Collecte des archives des prêtres : l’exemple de l’Abbé Paul Rouanet, archéologue et aumônier du Carmel d’Albi

 

Un déménagement est l’occasion de trier et de classer. Les Carmélites d’Albi le savent bien, elles qui ont eu la lourde charge de fermer récemment leur maison albigeoise. Si elles ont emporté avec elles leurs archives, elles ont laissé aux Archives diocésaines d’Albi le fonds d’un de leurs anciens aumôniers qui avait terminé ses jours au couvent : le chanoine Paul Rouanet.

Ce fonds bien que peu volumineux est toutefois riche en contenu. Comme dans la grande majorité des cas il parvient sous la forme de vrac, débute alors un travail d’identification et de classement des pièces souvent plus long qu’il est possible de se le figurer.

 

État du fonds lors de sa réception

 

Paul Rouanet est né le 28 septembre 1908 à Labessière-Murat dans une famille d’agriculteurs.

« Quelques champs, une paire de vaches, des brebis…c’est trop peu pour faire vivre une famille de cinq enfants, alors le père loue ses bras pour ramener un peu d’argent » nous apprend la Semaine religieuse d’Albi. Le curé de Labessière oriente les sœurs de Paul vers les religieuses des Filles de Jésus de Massac-Séran où l’une d’elles fait profession perpétuelle.

Quant à Paul, il est confié aux Lazaristes du Berceau de Saint-Vincent de Paul près de Dax. « Emprunté et timide » il rejoint ensuite l’école de Barral à Castres puis il entre au grand séminaire d’Albi.

« Comme les séminaristes de son époque il n’éprouve aucun enthousiasme pour la nourriture intellectuelle qui lui est proposée. D’autres courants de pensée que la scolastique traditionnelle l’attirent. Il lit en cachette Blondel, Bergson et Laberthonnière. Il se passionne pour la JOC. »

L’abbé Laurent Chamayou se souviendra entendre sa voix sourde mais assurée prononcer au réfectoire du grand séminaire les paroles du théologien allemand Karl Adam : « Église de Jésus-Christ, agite hardiment tes blanches ailes, secoue la poussière des siècles ! »

Il ajoute : « Les têtes des séminaristes penchées sur leur assiette se relèvent d’un coup, mais celle du supérieur, le Père Durand, s’agite de droite à gauche…et ce n’est pas bon signe. Le soir, nous avons droit, en guise de lecture spirituelle, à une mise en garde contre les idées modernistes, il y est question de Lamennais et de Loisy ». De ses études sacerdotales Paul Rouanet a précieusement conservé les cahiers de cours d’histoire de l’Église, d’archéologie ou encore d’Écriture sainte.

Cahiers d’études sacerdotales et papier buvard de Paul Rouanet

Paul Rouanet est ordonné prêtre le 29 juin 1933 et est envoyé au petit séminaire de Saint-Sulpice (Tarn) comme surveillant. Concomitamment il prend des cours à l’université de Toulouse et obtient rapidement une licence ès-lettres.

Paul est alors nommé professeur de littérature au petit séminaire. La guerre l’arrache subitement à l’enseignement. Officier de réserve, il est mobilisé. Puis capturé par l’armée allemande… De cette période sombre il a conservé un petit carnet noirci au crayon gras où il raconte de son camp de prisonniers ses jours d’enfermement. Le 25 août 1940 il y note : « journée de cafard, bien que ce soit dimanche, je me sens isolé de tout ce qui m’est cher ».

Au camp il retrouve des Tarnais. Le 9 octobre 1940 Paul écrit : « J’ai le soir un long entretien avec l’instituteur de Réalmont, nous parlons de connaissances communes et cela fait songer à la petite patrie ». Rapidement les prisonniers mettent en place des cours et conférences que le plus compétents d’entre eux se chargent de donner aux autres.

Pour lutter contre l’isolement et rompre la morosité l’abbé Rouanet semble suivre assidument les leçons de littérature. Il étudie Marcel Proust, Victor Hugo, Henri Stendhal, André Gide, Jean Giono, Aldous Huxley ou encore François Mauriac. Le 10 décembre 1941 il note même : « conférence sur Loti, je me rends compte une fois de plus que ma formation littéraire est incomplète ». L’abbé a conservé avec son journal de captivité les cours pris sur feuilles volantes au camp de prisonniers.

Papiers de captivité : journal et cours de littérature suivis au camp

« À son retour il se passionne pour les vieilles pierres qu’il cherchera dans les champs et les landes de sa petite patrie ». L’abbé Rouanet s’intéresse en effet de très près aux civilisations de la préhistoire. Il a d’ailleurs préservé une liasse documentaire constituée de parutions d’archéologues préhistoriens avec lesquels il lui arrive d’échanger tels Louis Balsan ou André Soutou.

Il garde aussi des cartes du Tarn telle la Carte archéologique du département du Tarn aux époques antéhistoriques éditée par Alfred Caraven-Cachin. Il a du reste conservé les études publiées du chanoine albigeois Gustave Farenc sur le site préhistorique du Verdier, les stations paléolithiques des terrasses alluviales du Tarn, les tailleurs de galets de Cadalen ou encore sur les dolmens de Marnaves.

L’abbé Rouanet s’empare également des dernières innovations en matière de recherche archéologique en témoigne la présence dans son fonds d’une brochure sur la détection aérienne par Roger Agache, pionner de l’archéologie aérienne française. Paul Rouanet correspond du reste avec le conservateur du musée Fenaille, avec Michel Labrousse, président de la Société archéologique du Midi de la France, avec la Société méridionale de spéléologie et de préhistoire, avec l’archéologue tarnais Jean Lautier ou encore avec la Société préhistorique française.

Au petit séminaire de Saint-Sulpice, il gère la collection préhistorique constituée principalement par le chanoine Gustave Farenc. L’abbé Rouanet s’intéresse particulièrement aux statues-menhirs du groupe rouergat fortement présentes en Aveyron, dans l’Hérault et dans le Tarn (région de Murat-sur-Vèbre) dont le musée Fenaille de Rodez conserve et présente aujourd’hui la plus importante collection constituée à ce jour.

Il a sauvegardé peu de ses travaux personnels de recherche en archéologie préhistorique. Néanmoins dans son fonds sont conservées aujourd’hui encore des fiches d’enregistrement de statues-menhirs composées d’une notice descriptive et d’un dessin sur papier calque parfois accompagnés d’un ou plusieurs clichés. Il collectionne aussi quelques coupures de presse relatives aux découvertes archéologiques dans le Tarn, parmi elles une coupure figurant Jean Record – autre prêtre diocésain d’une autre génération féru également d’archéologie préhistorique – posant à côté d’une statue-menhir à Murat-sur-Vèbre.

En 1980 l’abbé Paul Rouanet publie enfin le résultat de ses investigations : Vieilles pierres, débris de vases : témoins d’un passé lointain.

 

De la gauche vers la droite : abbé Paul Rouanet et abbé Jean Record posant à côté de statues-menhirs

À la rentrée 1945, il est nommé directeur du petit séminaire de Saint-Sulpice. À la demande de Rome le séminaire reçoit une nouvelle orientation dont la mission essentielle est de cultiver les vocations sacerdotales.

Dans les archives personnelles de l’abbé Rouanet peu de pièces relatives à la direction même du séminaire mais quelques notes et sermons au sujet des vocations et du recrutement sacerdotal, des textes qu’il écrit sur l’École libre ou sur les méthodes d’éducation, mais aussi les discours qu’il prononce à chaque rentrée scolaire ainsi qu’un cahier traitant des colonies de vacances organisées par le petit séminaire à Lagachal alors qu’il n’est pas encore directeur mais surveillant. L’abbé a par ailleurs conservé un carnet de notes vierge, reliquat du petit séminaire de Lavaur avant son transfert à Saint-Sulpice ainsi que l’album du centenaire du petit séminaire de Lavaur-Saint-Sulpice édité en 1937.

En 1958, le petit séminaire de Saint-Sulpice migre à Valence d’Albi. L’abbé Rouanet en assure le transfert. Dans son fonds quelques rares pièces éparses sur la situation de l’Institution Saint-Étienne de Valence en 1958, quelques numéros de L’Oiseau bleu, bulletin amical de l’Institution, et un courrier de son prédécesseur à la tête du séminaire, l’abbé Marius Rigobert.

Les prélats albigeois continuent de témoigner à l’abbé Paul Rouanet leur confiance. En octobre 1959, Jean-Emmanuel Marquès, archevêque d’Albi, le nomme chancelier de l’archevêché tandis que Rome l’élève au titre de chanoine titulaire de Sainte-Cécile. En 1970, Mgr Claude Dupuy lui propose quant à lui l’aumônerie du Carmel d’Albi. « Il accepte volontiers, dans la perspective d’un ministère plus directement sacerdotal. »

Il se met à l’étude de la pensée et de la spiritualité de sainte Thérèse et de saint Jean de la Croix en attestent les notes conservées dans ses archives. Il décède à l’aumônerie du Carmel où il vit avec sa jeune sœur le 24 décembre 1988.

 

Archives de l’abbé Rouanet relatives à ses missions de directeur de séminaire

Les archives de l’abbé Paul Rouanet sont désormais classées et accessibles. Il a été attribué au fonds la cote 4 Z 52. Nous en profitons pour remercier le Carmel d’Albi de ce legs précieux.

Pour toute demande : albi.archivesdiocesaines@gmail.com

 

État du fonds lors de l’archivage définitif