Homélie pour le Mercredi des Cendres « Quoi de plus heureux que de se laisser réconcilier avec Dieu ? »

Frères et Sœurs,

Nous avons entendu en première lecture un extrait du livre du prophète Joël qui a probablement vécu vers 400 avant Jésus-Christ à Jérusalem, un siècle après le retour de l’Exil. Le Temple a été reconstruit et le prophète invite le Peuple à revenir à son Dieu : « Revenez au Seigneur votre Dieu, car il est tendre et miséricordieux. » Ce Dieu, selon le prophète, est plein de compassion : « Il s’est ému en faveur de son pays et il a eu pitié de son peuple ». La pensée de Joël est reprise par l’Apôtre Paul qui, dans le passage de l’Épitre aux Corinthiens proposé par la liturgie en ce premier jour du Carême, les appelle en leur disant « Laissez-vous réconcilier avec Dieu ».

Quoi de plus heureux, Frères et Sœurs, que de se laisser réconcilier avec un Dieu miséricordieux et compatissant ? Le temps du Carême est bien un temps de passage à travers le désert. Cependant, il faut bien comprendre que, dans les Écritures, le passage au désert est à la fois un lieu d’épreuve, et un lieu de grande intimité avec le Seigneur. Le désert est toujours ambivalent dans les Écritures : c’est le lieu où le Peuple comme le Christ vont être éprouvés, tentés. C’est aussi le lieu où Dieu a fait Alliance avec son Peuple.

Frères et Sœurs, nous n’avons rien à craindre en entrant en Carême ! Lorsqu’il est question de conversion, souvent nous sommes un peu effrayés : « Comment vais-je me convertir ?… » La conversion est un chemin qui conduit à une plus grande intimité avec ce Dieu qui est amour ! C’est donc paisiblement, dans la joie, lucides sur ce que nous sommes, de pauvres pécheurs, que nous avons sans cesse à mener le combat spirituel et tout spécialement pendant ce temps du Carême qui nous est donné avant de célébrer la résurrection du Seigneur, l’apothéose de notre salut ! Ainsi, lors de la Veillée pascale, pourrons-nous, purifiés, renouveler les engagements de notre baptême. Ce temps de combat spirituel nous offre l’occasion d’être renouvelés par des efforts de conversion. Durant 40 jours, nous allons essayer de vivre davantage sous le regard de ce Dieu bienveillant. Le désert est ce lieu où Dieu passe l’alliance avec son peuple ; en somme, c’est le lieu des épousailles ! En général, les époux sont heureux d’entrer dans une plus grande intimité pour se donner l’un à l’autre. Il en va ainsi du Carême ; il est ce temps donné pour que les baptisés apprennent à être davantage accueillants à leur Seigneur qui vient les sauver. C’est aussi, bien sûr, l’ultime période de préparation pour les adultes qui se préparent à recevoir la grâce du baptême la nuit de Pâques, et la confirmation au cours de la vigile de la Pentecôte. Le Carême est donc vraiment un temps au cours duquel l’Église nous propose d’oser une certaine ascèse pour aller à la rencontre du Seigneur de manière plus réelle, plus forte.

Dans l’Évangile, les moyens nous sont donnés pour entrer davantage dans l’Alliance.

Le premier moyen consiste à entretenir, par la prière, une plus grande intimité avec le Seigneur ; une prière nourrie de la Parole de Dieu que nous pouvons lire chaque jour. Ainsi, notre prière épousera la largeur du cœur de Dieu. Pendant le Carême, nous sommes invités d’une manière particulière à prier pour les catéchumènes. Ils ont été appelés par le Christ et par l’Église dans laquelle ils vont être accueillis. Demandons à leur intention qu’ils ouvrent complètement leur cœur à la grâce qui va leur être faite, et qu’ils puissent trouver leur place dans nos communautés. Nous pouvons aussi prier pour nos communautés paroissiales, afin qu’elles sachent accueillir les futurs baptisés qui apporteront, si nous savons les recevoir, un sang nouveau dont nous avons besoin pour être plus missionnaires.

Un autre moyen pour entretenir l’intimité avec le Seigneur est le partage, l’aumône. Savoir où est l’essentiel… Certainement pas dans nos biens matériels ! Nous sommes très obsédés, il faut le reconnaître, par notre confort matériel, par les biens de ce monde. Face à la mort, cela n’a aucun poids. Bien sûr, nous avons besoin de biens matériels. Le Seigneur l’a voulu ainsi ; ils sont à notre disposition pour nous apporter un certain bonheur, mais ils sont surtout à notre disposition pour que nous sachions les partager. Si nous sommes comblés, sachons partager et rendre les autres heureux ! Nous sommes dans un pays extrêmement privilégié dans le monde ; nous pouvons beaucoup partager. Nous le faisons déjà, mais je crois que nous pouvons progresser pour apprendre véritablement à donner à ceux qui ont peu. Il s’agit de partager les biens matériels, mais aussi de savoir faire l’aumône de son temps. Savoir se mettre à l’écoute de ceux que nous n’avons peut-être pas envie d’écouter. Dans le diocèse, nous proposons cette année que chaque fidèle, chaque catholique, ait le souci de rencontrer pendant le Carême un pauvre, une personne éprouvée, qui passe par une pauvreté. Peut-être pour rendre service, partager avec cette personne ; mais surtout pour apprendre à se laisser évangéliser par elle. Le pauvre est sur notre chemin pour nous enrichir de sa pauvreté. N’oublions pas que le Christ s’est fait pauvre pour nous transmettre la richesse par excellence : la vie divine !

Enfin, il y a le jeûne… Le jeûne est sans doute très à la mode. Beaucoup de gens jeûnent pour avoir la ligne qui convient. Évidemment, ce n’est pas le souci des Écriture, ni de la Tradition de l’Église ! Vous savez qu’aujourd’hui est un jour de jeûne. Nous sommes invités, les uns et les autres, à prendre une boisson le matin, avec du pain sec, un repas léger (purée, riz, un fruit…) et une boisson le soir. L’Église nous demande de jeûner entre 16 et 60 ans (je crois que nous pouvons continuer un moment après 60 ans…). Il ne s’agit pas de mettre sa santé en péril, Frères et Sœurs ! Si nous nous privons de nourriture, c’est pour dynamiser le désir de Dieu dans notre cœur, en sentant un manque dans notre corps. Un manque de nourriture qui nous renvoie à Dieu. Lorsque nous manquons de nourriture, c’est un désagrément, on est moins résistant au froid… Si, lorsque nous nous privons de nourriture, nous consacrons à la prière le temps habituellement dédié au repas, le désir de Dieu va croissant. Nous avons besoin de nous souvenir de cette parole du Christ : « L’homme ne vit pas seulement de pain. »

Tout cela peut paraître vieux-jeu, mais je crois que c’est tout le contraire. Aujourd’hui, beaucoup sont à la recherche de biens spirituels qu’ils vont chercher dans des sagesses qui ne sont pas chrétiennes. Puisse ce Carême être l’occasion de se recentrer sur des pratiques à notre portée afin de nous permettre de mieux aimer celui qui a donné sa vie pour nous.

Amen.

† Jean Legrez, o.p.
Archevêque d’Albi