Noël en Asie sous les Tropiques

« Noël sous les Tropiques, on imagine tout de suite une plage avec des cocotiers et des Pères Noël en maillot de bain coiffés d’un bonnet rouge. Point du tout ! » déclare le P. Jacques Duraud.
Pour nous le prouver, il évoque des souvenirs : « les cris de Joseph… aux Philippines, et la soupe de sanglier… en altitude à Taïwan !« 

.

Entrée de Marie et Joseph dans l’église

« Il y a trente ans, j’ai passé un Noël dans un coin des Philippines, au sud est de l’île de Luzon (ou Luçon) dans la province de Bicol.

– Pour dire l’importance de cette fête dans le pays, on raconte que les mois en « r » du calendrier tel qu’il se décline en anglais de september à december sont consacrés aux préparatifs de la fête.
C’est exagéré… à peine !
Fête liturgique d’importance, elle se doit d’être préparée par une neuvaine.
Donc neuf jours avant, partout, messes de neuvaine.
Vous pouvez les appeller missa de gallo ou Simbang Gabi messes.
L’espagnol indique l’heure avec le chant du coq ; plus prosaïque, la seconde expression en tagalog indique que ce sont des messes « de nuit » juste avant potron minet. On dit que leur fréquentation dépasse celle des offices de la Semaine Sainte, mais laissons les sociologues de la religion vérifier cette rumeur.

– Le soir de Noël dans le village que je desservais, tout le monde se rend en procession à l’église.
En tête une jeune femme fait Marie et un homme Joseph.
Dans la rue qui conduit à l’église, Joseph frappe à toutes les portes.
On ouvre la porte et on la referme aussitôt pour ne pas dire qu’on la leur claque au nez.

A l’approche du sanctuaire, Joseph entonne une mélopée qui se termine en complainte bruyante, un cri de désespoir et de douleur jusqu’à la porte de l’édifice.
Franchi le seuil, c’est un grand silence.
On n’entend rien mais c’est comme si une voix se préparait tout doucement à entonner « Douce nuit, sainte nuit ».

Marie et Joseph vont se placer à côté de l’autel où une crèche a été dressée avec un enfant Jésus dans la mangeoire qui les attend déjà.

La messe peut commencer.

 

Cette complainte de Joseph qui se développe en cris désespérés où on sent la douleur, l’angoisse, et peut-être même la colère d’avoir été partout éconduit, fait une grande impression. C’est comme si Joseph prenait sur lui l’inquiétude et la douleur de la parturiente, de Marie.

Saint Matthieu nous dit que les mages trouvèrent l’enfant et Marie sa mère « dans la maison », Saint Luc nous dit qu’ils ne trouvèrent pas de place dans l’hôtellerie.
Plus direct, Saint Jean note « qu’il est venu chez les siens et que les siens ne l’ont pas reçu ».
J’ai pensé que cette célébration de la naissance du Sauveur commençant par des bruits de portes qui ne s’entrouvraient qu’à peine, était bien trouvée pour dire que Dieu se fait homme et vient parmi nous avec une humilité que nous n’aurions pas imaginée.

– Mais les anges annoncent aux bergers une nouvelle qui sera grande joie pour tout le peuple.
La célébration se termine par chants et danses des enfants qui ont retenu la leçon : il n’y a de joie que partagée !
Après avoir vu, les bergers firent connaître ce qui leur avait été dit au sujet de cet enfant.

 

pastorale des enfants

Il y a trente ans, il n’y avait pas de téléphone intelligent qui permette d’enregistrer des sons et de prendre discrètement quelques photos.
Je sais que les bergers chantaient en bicolano, la langue locale, et en latin.
Ils n’avaient pas appris cette langue morte à l’école, cela faisait partie de la « tradition » initiée par les bons pères qui avaient évangélisé le pays trois siècles ou un peu plus auparavant.
Comme en Europe au Moyen-Âge sur le parvis des cathédrales, ils jouaient pour eux-mêmes le « mystère » de la nuit de Noël.

Cette mise en scène de la naissance de Jésus ne laisse à notre imagination que le chemin de Nazareth à Bethléem.
J’ai poussé la curiosité à chercher sur internet la distance entre ces deux localités : 156 kilomètres.
Comment était le chemin, étroit ? large ? Monte-t-il, passe-t-il par des vallées ?
A dos d’âne ou à pied, il a été parcouru par une jeune femme enceinte, près d’accoucher avec -à l’arrivée- peu de confort.
Dieu a pris son temps, humblement jusqu’à la crèche et à nos cœurs.

Il y a quelques années, j’ai participé deux ou trois fois aux « carols » dans la montagne de Taiwan avec les aborigènes du groupe Tayal.

 

 

– 18h30, rendez-vous à l’église pour la répétition des chants.
Un bouillon chaud : nous sommes un peu au nord du Tropique du cancer qui traverse l’île en son milieu, et ce soir-là nous allons parcourir la montagne entre 750 et 1500 mètres d’altitude.
Nous partons avec quatre ou cinq voitures ou camionnettes bâchées, à quatre roues motrices : nous sommes en montagne et ces agriculteurs ont besoin de véhicules ad hoc.
Non, il ne s’agit pas de 4×4 de luxe qui se moquent des bordures de trottoir en ville.

– Nous nous arrêtons à chaque maison où il y a des catholiques.

 


Ils ont auparavant installé une crèche dans leur maison ou le plus souvent à l’extérieur avec bien sûr l’indispensable sapin de Noël.
Nous entonnons un chant puis le maître ou la maîtresse de maison dit une prière, le curé bénit, ajoute un mot ou deux et la visite se termine en grignotant les friandises préparées. Parfois les friandises sont un peu plus consistantes.

Telle maison nous sert une soupe de sanglier. La marmite est fumante sur la table avec les bols : chacun peut se servir.
Une paroissienne trempe ses lèvres dans le bouillon brûlant.
Je note sa grimace qui se change en sourire dès que son regard a repéré la bouteille d’alcool de riz à portée de main.
Qu’à cela ne tienne : une demi-rasade fera bien baisser la température de la soupe !

C’est Noël, il faut célébrer !

– Dans ce périple presque sans fin, le moment le plus joyeux et le plus émouvant est la visite du hameau de « Mamei ».
Perché à 1450 mètres d’altitude, ouvert à tous les vents, pas une seule maison n’est entièrement construite en briques ou en ciment.
Il y a un large usage de tôles ondulées qui n’isolent pas plus du froid que de la canicule.
Un des catéchistes de la paroisse me dit : « Nous trouvons qu’ils sont les plus pauvres de l’endroit, mais eux ne le pensent pas, ils pensent que ce qu’ils ont, est suffisant. »

 

 

Grande joie dans le hameau : c’est la première fois qu’il y vient autant de monde et surtout la première fois qu’on vient chanter « carols » sur ces hauteurs.
Crèches et sapins de Noël adorables : rien n’y manque.
Ces décorations pour célébrer la venue d’un pauvre parmi nous faisaient contraste avec leurs intérieurs d’un dépouillement plus que monacal.
Il faut célébrer et réchauffer les visiteurs : on nous sert un coq au vin à la taïwanaise, c’est-à-dire un coq à l’alcool de riz.

– Retour à l’église, il est déjà presque deux heures du matin.
Une boisson chaude, quelques rangements, chacun rentre chez soi.
Le lendemain matin, tout le monde est à l’heure à la messe.
Quand on est joyeux et qu’on partage cette joie, on ne sent plus la fatigue !