D’Anglès en Cochinchine, Mgr Louis Galibert (1845-1883)

Louis Galibert est né en 1845 à Fonbelle, un hameau voisin d’Anglès, un secteur de la Montagne Noire où la vie matérielle était difficile.

On vivait avec du pain de seigle, des pommes de terre et des châtaignes, dans le cadre de familles nombreuses. Il aura 11 frères ou sœurs dont 4 seront religieuses.

 C’est un signe de la vitalité chrétienne de ce secteur qui va d’Alban à Anglès et est appelé parfois « la Vendée du Tarn ». L’on y gardait souvenir du courage des prêtres qui s’y étaient réfugiés au temps de la Révolution.

Par ailleurs à cette date, vers 1850, le clergé diocésain s’était reconstitué, comptant jusqu’à 800 prêtres pour 500 paroisses. Anglès avait curé et vicaire.

Dans les villages, l’abbé Michau, l’un des jeunes prêtres pleins d’initiatives arrivés comme desservant, remarqua ce garçonnet turbulent, mais capable sur le chemin de l’école, de donner tout son casse-croûte de midi à un mendiant.

Le prêtre va l’orienter vers le Petit Séminaire de Castres, puis le Grand Séminaire d’Albi jusqu’en 1864. Louis y anime une équipe de « bûcherons » qui taillaient, sciaient le bois de chauffage pour les autres séminaristes, moyennant une indemnité envoyée à Paris pour les Missions Étrangères.
Déjà en famille, puis dans les écoles, il lisait les Annales de la Propagation de la foi.
Il en pleurait et projetait de suivre ces exemples souvent héroïques.

En 1866, il arrive selon ses souhaits au Séminaire des Missions Étrangères à Paris.

Dans ses lettres à sa famille, il apparaît enthousiaste. Fin juin 1866, il assiste au départ de 10 missionnaires.

« Il est impossible de dire, écrit-il, ce que le cœur ressent en baisant les pieds de ceux qui vont parcourir des pays parfois ennemis ». Il prie tous les jours dans la salle des martyrs qui réunit  des restes et des récits des Missionnaires M.E.P. .

Le 11 mars 1866, le jour où l’on apprend à Paris le martyre en Corée du Père Pourthié, originaire du Dourn (à proximité de Valence d’Albi), il dit sa hâte du départ en mission. Il transcrit pour sa famille, le chant du départ dont le célèbre Charles Gounod avait composé la musique :

Louis Galibert est ordonné prêtre le 6 juin 1868

Partez, partez, hérauts de la bonne nouvelle,          Qu’un souffle heureux vienne enfler votre voile,
   Voici le jour appelé par vos vœux ;                               Amis, volez sur les ailes des vents ;
   Rien désormais n’enchaîne votre zèle,                          Ne craignez pas, Marie est votre étoile,
   Partez, amis, que vous êtes heureux !                           Elle saura veiller sur ses enfants.
Oh ! qu’ils sont beaux vos pieds de missionnaires !    Respecte, ô mer, leur mission sublime,
   Nous les baisons avec un saint transport.                    Garde-les bien, sois pour eux sans écueil,
   Oh ! qu’ils sont beaux sur ces lointaines terres,          Et, sous ces pieds qu’un si beau zèle anime,
   Où régnaient l’erreur et la mort.                                  De tes flots abaisse l’orgueil…

 Partez, partez, car nos frères succombent,               En nous quittant, vous demeurez nos frères ;
   Le temps, la mort ont décimé leurs rangs ;                  Pensez à nous devant Dieu chaque jour ;
   Ne faut-il pas remplacer ceux qui tombent                 Restons unis par de saintes prières,
   Sous le couteau des féroces tyrans ?                           Restons unis dans son divin amour.
Heureux amis, partagez leur victoire,                         O Dieu Jésus, notre roi, notre maître,
   Suivez toujours les traces de leurs pas ;                       Protégez-nous, veillez sur notre sort ;
  Dieu vous appelle, et, du sein de sa gloire,                   A vous nos cœurs, notre sang, tout notre être,
  Nos martyrs vous tendent les bras !…                           À vous, à la vie, à la mort !

Partez, amis, adieu pour cette vie,
P
ortez au loin le Nom de notre Dieu ;
Nous nous retrouverons un jour dans la Patrie,
Adieu, frères, adieu !                            

Carte Cochinchine

Le 21 août 1868, après une dernière messe à Notre-Dame de la Garde, il embarque à Marseille.
Le 13 septembre, le voilà en Cochinchine, la province au sud de l’actuel Vietnam.

La région a vécu de cruelles persécutions des chrétiens, avec une suite de violences et d’apaisement. Des dizaines de prêtres et de chrétiens ont été exécutés. Le passage de navires militaires français ou espagnols interrompait ces violences pour un temps. Elles reprendront plus tard, après le départ de Mgr Galibert.

À son arrivée on comptait environ 30 000 chrétiens parmi 3 millions d’habitants dans ce que l’on appelait la Cochinchine orientale. Faut-il préciser les difficultés ? Des pirates, la gale et les pièges de la langue. Un simple mot peut avoir 23 significations selon le ton avec lequel on le prononce…
À cela s’ajoute le décès de son propre père avec la peine que l’on devine.

 

En 1870 il est envoyé dans le vaste district de Tra-Kieu « aussi étendu peut-être que 30 fois la paroisse d’Anglès », écrit-il.

Il n’y a pas eu de prêtres ici depuis plus de 20 ans. Le Père Galibert est harcelé de questions : « Pourquoi être venu de si loin chez nous ? Pourquoi n’êtes-vous pas resté avec vos parents ? Est-ce qu’ils ne t’aiment pas ou bien est-ce que tu ne les aimes pas ? ».

Mais les anciens de la communauté chrétienne sont très heureux de l’accueillir. Avec eux il entreprend d’édifier une église. Un village de montagnards se convertit tout entier. Joie malgré la visite de nuit d’un énorme tigre et plus encore, l’annonce de préparatifs d’une nouvelle persécution. Elle sévit dans le Nord, mais une fois encore le passage de navires militaires français amène le gouverneur local à lancer un édit de liberté religieuse.

Le Père Galibert continue les trois dimensions de son apostolat : visite des chrétiens, accueil et soin des orphelins avec le concours de religieuses du pays (les Amantes de la Croix) et la prédication. Et cela au milieu des épidémies (dysenterie, choléra) qui vont de pair avec des années de famine. Il se risque à parler de chiffres dans une lettre : « Pendant l’année 1879, nous avons envoyé au ciel 17000 petits païens baptisés à l’article de la mort (la mortalité infantile est immense au moment des épidémies), 1097 adultes ont reçu le baptême et plus de 5000 enfants sont entrés dans nos orphelinats ».

Calice de Mgr L. Galibert…

Ces succès ne passent pas inaperçus. Alors que son évêque l’appelait à diriger un collège-petit séminaire, survient une épidémie dont l’évêque –« vicaire apostolique », disait-on en pays de mission-, Mgr Charbonnier, meurt.
Les missionnaires écrivent à Paris (qui transmet à Rome) le nom de celui d’entre eux qu’ils souhaitent comme évêque : 21 lettres sur 22 demandent la nomination du Père Galibert.

Le 26 octobre 1879, il est ordonné évêque d’Eno, vicaire apostolique de la Cochinchine orientale.  Mécontente, sa mère lui écrit : « Garde-toi de l’orgueil. Pense à ton salut ».

Un autre risque le menaçait. Un médecin français présent à son ordination épiscopale confia à un confrère : « En voilà un qui n’en aura pas pour longtemps ». Il aurait fallu autre chose que les aliments trop courants dans le pays : du riz, du poisson pourri, des œufs couvés…
Les accès de fièvre et de dysenterie se succédèrent à intervalles de plus en plus rapprochés.
Son confesseur ose lui dire une vérité qu’il refuse d’abord : « Il faut rentrer en France ». Ce fut un déchirement.

Moribond après 13 ans de mission, en juin 1881, il embarque à Saïgon sur le Péluse, le navire qui l’avait conduit en Cochinchine en 1868…

Il est tellement délabré que le médecin de bord et le capitaine envisagent de le déposer dans le premier port « pour ne pas avoir à jeter à la mer le corps d’un évêque ».
Mais Mgr Galibert se refuse à débarquer même si la vie semble l’abandonner.
Le 7 juillet au soir, il arrive à Marseille. Mieux alimenté, soigné à bord du bateau, il va un peu mieux. Au 3ème anniversaire de son ordination épiscopale il est de retour à Fonbelle.
Il va retrouver assez de forces pour faire un voyage à Paris aux Missions Étrangères.
Il participera à la retraite des prêtres à Albi, il assure la confirmation pour les enfants d’Anglès.
Enfin le 24 mai 1882, il va découvrir Lourdes qui avait commencé à se développer. De multiples visites montrèrent l’attachement de la population locale bien au-delà de sa famille.

Le mardi 24 avril 1883 il rendit son dernier soupir. Ses obsèques célébrées le jeudi à l’église d’Anglès permirent son inhumation dans le chœur de cette église, qui conserve divers souvenirs de notre missionnaire : son calice, son anneau pastoral, etc. Des objets qui sont des appels pour la mission aujourd’hui et demain.

P. Claude Cugnasse

[ Article paru en partie dans « Le Tarn Libre » du 21 août 2020 / Photos : J-L Bru ]