P. Jacques Duraud : nouvelles de Taïwan en temps de Covid-19

Le P. Jacques Duraud, jésuite originaire de Castres, vit à Taïwan depuis depuis 34 ans :

« Ce pays n’existe pas ou presque. La République Populaire de Chine (R.P.C) le revendique comme une de ses provinces. Le nom officiel de ce pays que nous appelons Taïwan pour faire plus court, est la République de Chine (R.O.C.)

La crise du covid-19 l’a remis sur la scène internationale. À proximité de la « Chine communiste » où a éclaté la pandémie, Taïwan a depuis le début pris des mesures qui nous ont évité le confinement. Sur la scène internationale nous étions « confinés » depuis longtemps et voilà que l’actualité nous a remis sous les feux de la rampe.

À cause de la proximité de la Chine et donc du foyer de contagion, le ministre de la santé et le gouvernement qui gardaient en mémoire la crise du SRAS de 2003, ont pris immédiatement des mesures que la population a bien acceptées.

Rigueur des mesures prises sur l’île qui est un peu plus étendue que la Belgique, rigueur dans le rapatriement des Taïwanais travaillant à Wuhan, communication quotidienne sur les chaînes TV du ministre de la santé avec précisions et explications, et tout cela sans dramatisation.

 

Quel impact dans la vie de l’Église ?

Le premier diocèse à prendre des mesures strictes a été celui de Hsinchu dans le nord de l’île.

La ville de Hsinchu est le cœur industriel de toute l’électronique.
Sur l’autre grande ville du diocèse, Taoyuan, se trouvent l’aéroport international et un grand nombre d’industries qui emploient une main d’œuvre étrangère des pays d’Asie du Sud-Est.
Ce diocèse comprend aussi une population aborigène du groupe Tayal qui sont agriculteurs de montagne ou employés dans les centres industriels.

L’évêque a interdit la célébration des messes dominicales aussi bien dans les villes que dans les petites églises de montagne.
Seules les messes quotidiennes étaient autorisées à la condition que les participants soient enregistrés, que la température soit prise, et bien sûr que le masque soit porté.
Ainsi j’ai été privé d’une Semaine Sainte dans des paroisses où depuis plus de 10 ans je rendais service fidèlement chaque année à Noël et à Pâques. Proximité de l’aéroport, population étrangère d’Asie du Sud-Est dans les centres industriels, la décision de l’évêque était justifiée par cette géographie humaine.

Dans les autres diocèses les mesures ont été plus ou moins adaptées.
Messes en plein air autorisées quand c’était possible et jusqu’à ce jour messe toujours « masquée ».
Je n’ai osé enlever le masque que le 13 juin pour lire l’Évangile et prêcher, le reste de la célébration étant « masqué ».

Ces mesures ont bien sûr affecté la vie de l’Église, attristé les chrétiens mais leur ont fait découvrir qu’on pouvait aussi se nourrir de la parole de Dieu à travers les messes et les offices diffusés en direct sur l’internet et que d’autres prédicateurs avaient des commentaires intéressants de la Parole de Dieu pour nourrir leur prière.

J’ai trouvé émouvant de célébrer la messe dominicale anticipée du 13 juin dans la chapelle de l’Université Wenzao à Kaoshiung à l’intention d’une ancienne élève soignant un cancer aux USA ; elle l’a suivie sur son lit d’hôpital et j’ai pu échanger quelques mots avec elle à la fin de la cérémonie.

Mais il n’y a pas que les messes dans la vie de l’Église ! Les groupes chrétiens ont fait preuve d’imagination pour continuer leur lien sur les réseaux sociaux.

Réunion « sur internet » avec les étudiants que le P. Jacques rencontrait tous les mercredi soir

 Les étudiants, généralement raisonnables sur le port du masque et la distanciation sociale ont envahi la toile et remplacé les rencontres habituelles par des rencontres internet.

Disons-le franchement, cela permettait de rester en contact, d’échanger quelques nouvelles, mais guère plus.
Pendant une partie du mois de mai nous avons repris les rencontres « normales », mais avant de nous séparer en fin de réunion le mercredi soir, nous contactions par internet un autre groupe et nous terminions en récitant ensemble une dizaine de « Je vous salue Marie ».

La question s’est posée d’une façon plus radicale pour des groupes de jeunes familles avec un, deux ou trois enfants scolarisés entre le jardin d’enfant et le collège. Souvent les deux parents travaillent.

Deux groupes ont décidé de supprimer les rencontres. Il suffisait d’une personne ayant été en contact avec un porteur du covid-19 pour que la famille soit affectée par le confinement de l’un des leurs.

Avec ces groupes nous avons essayé deux ou trois fois la réunion sur internet. Mais, qualité du réseau, mauvaise qualité du son, on pouvait certes partager quelque chose de nos vies, mais ça demandait un effort considérable de suivre la conversation d’un groupe connu sur un écran de smartphone ou un écran d’ordinateur.

Ce mois de juillet nous allons enfin reprendre les réunions «comme avant».

 

Les mesures imposées aux maisons de retraite (EHPAD) et aux hôpitaux ont marqué plus douloureusement la vie des familles.
À Taiwan, toute personne hospitalisée qui n’est pas entièrement autonome, est accompagnée d’un ou d’une garde-malade quand la famille peut faire la dépense. Sinon, un membre de la famille assure le service et loge à l’hôpital sur un lit de camp.

Samedi 18 juin nous avons donné l’onction des malades à une religieuse très âgée seule dans un EHPAD. Je dis bien « nous », car je ne voulais pas être le seul – bien qu’en tant que prêtre, mon ministère soit indispensable pour le sacrement – mais je tenais à ce que quelques sœurs de sa communauté soient présentes et que la dimension du « soin » soit présente physiquement par l’entourage de quelques membres de la communauté.
Occasion de nous rappeler que lorsque nous faisons mémoire de l’institution de l’eucharistie le Jeudi Saint, l’évangile proclamé est celui du « lavement des pieds », humble service pour lequel il faut s’agenouiller pour faire la besogne.

Sœur Claire, Ursuline originaire de Chine, a fait toute sa formation en France. Après un AVC, sa mémoire est plus défaillante qu’avant. Mais comme beaucoup de personnes dans son cas il y a toujours dans un coin des vieux souvenirs qui ne demandent qu’à être réactivés.
À la fin de la cérémonie je me suis accroupi à côté de sa chaise roulante et nous avons chanté ensemble en français le « Je vous salue Marie », humble performance applaudie par ses sœurs !

Il se trouve que cette dimension du « soin » pour le confort du malade est très marquée dans la culture chinoise.
Massages pour relaxer un corps fatigué, eaux thermales qui abondent dans presque toute l’île, etc.

Ce dimanche, je me suis rendu dans la communauté de Sœur Claire pour donner l’onction à 5 religieuses âgées et une autre plus jeune soignant un cancer, en présence de toute la communauté.
Nous avons terminé la célébration avec le don de la paix embaumé par quelques fioles d’huiles essentielles qui laissaient sur nos mains la marque invisible mais sentie de l’amitié et de la communion.

 

PS : A ce jour (26 juillet 2020) dans Taïwan qui compte 23,78 millions d’habitants, 458 cas de covid-19 ont été confirmés depuis le début de la pandémie, et 7 décès à cause de la maladie. »