Pérou et Chili – Confinements : «Quarantaines» comme on dit là-bas

Nouvelles du Pérou et du Chili en ce temps de pandémie, par le P. Jean-Marc Vigroux qui fut Fidei donum au Pérou et qui vient de terminer une mission Fidei donum au Chili :

« Lorsque les Européens découvrirent l’Amérique à la fin du XVème, ils amenèrent avec eux des tas de virus et de maladies inconnus des Indiens, qui les décimèrent par millions au cours des épisodes de la colonisation.

Peu de personnes s’émurent à cette époque des énormes épidémies de rougeole ou de varicelle. La population autochtone disparut si bien qu’il fallut avoir recours à l’importation d’esclaves africains pour la suppléer. Eux aussi mouraient en masse à cause de nos virus.

Ces épisodes appartiennent à la mémoire vive de l’histoire sud-américaine. Qu’en est-il aujourd’hui ?

 

 

Sicuani, dans les Andes péruviennes, est une ville de 60 000 habitants à 3550 mètres d’altitude. Située dans une vallée au climat agréable, c’est un centre commercial et agricole important de la région de Cuzco. Généralement les rues sont toujours grouillantes de piétons, de moto-taxis, de mini bus bondés desservant tous les villages alentour.

Les gens adorent vivre dehors en toute saison et beaucoup ne subsistent que grâce à leur petit commerce ambulant. Les grands marchés colorés et pleins d’odeurs vendent des produits alimentaires au détail ou en gros, des animaux, des lamas -des alpagas en particulier-, de l’outillage et tout le nécessaire à la vie des ‘hautes provinces’ de Cuzco. On trouve également beaucoup de produits alimentaires vendus sur les trottoirs et beaucoup mangent dans la rue.

 

 

C’est là que vit Norma, professeur en collège, et sa famille. Elle m’explique comment la mairie a organisé leur quarantaine :

« Les droits de sortie sont alternés : lundi, mercredi et vendredi, ce sont les hommes qui peuvent sortir ; mardi, jeudi et samedi, les femmes.

Il n’y a plus de bus ni de voiture mais un couvre-feu qui commence à 18 heures; les policiers emmènent au commissariat les contrevenants.

Nous sommes tendus, désespérés et l’épidémie se propage. Nous comptons sur vos prières. Combien de temps cela va-t-il durer? Est-ce qu’ils le savent dans votre pays? »

 

Au Chili à Santiago, ville aux contrastes sociaux immenses, Maria-Marta est une vieille dame de 85 ans qui vit dans un quartier résidentiel très chic, de la grande métropole.

Elle m’écrit : « Nos quartiers de ‘Las Condes’ et ‘Vitacura’ sont les communes où il y a le plus de cas. Il ne faut pas s’en étonner : nous sommes ceux qui voyageons le plus à l’étranger et nous avons ramené la contagion !

Je suis sous contrôle médical parce que mon vieux cancer du rein droit a fait une récidive.

Comme je suis susceptible de m’infecter, mes enfants font des efforts frénétiques pour me conserver en vie ! Ils me font les courses au supermarché, me les portent, mais c’est à peine si je les vois de loin. Je vis avec mon employée de maison qui est très préoccupée par l’hygiène.

Mais je m’occupe. Je regarde des films, je lis des livres, je continue l’atelier d’écriture et nous commentons tout cela par visio-conférence avec les membres de l’atelier. Je fais même de la gymnastique en suivant à la télé les instructions d’un professeur du quartier.

J’écoute les chants du Père Cristobal Fones  et ces moments de prière et de contemplation me font beaucoup de bien. Les rues sont vides  et les condors volent jusqu’ici ; on a même vu un puma dans les rues de nos quartiers proches de la cordillère. »

Ce sont donc les quartiers résidentiels et le quartier d’affaire de Santiago qui ont été les premiers confinés strictement pour se protéger, les quartiers pauvres peuvent circuler avec moins de rigueur mais sont confinés tout de même.

C’est ce qui se vérifie dans le quartier de ‘La Legua’, à l’autre bout de la ville où les coups de feu claquent en général un jour sur deux entre bandes de narco trafiquants. Les perquisitions policières surveillées par hélicoptère sont quasi hebdomadaires. On compte un blessé par balle chaque mois et un mort par trimestre.

Dans leurs petites maisons précaires, serrées et surpeuplées, les habitants connaissent souvent des moments de terreur. Mais ce qui domine, c’est la chaleur humaine, pleine de cœur et de couleur, de la vie de ce quartier emblématique des banlieues de Santiago.

 

 

Aïda, employée au presbytère de la paroisse San Cayetano, me raconte:

« Nous, nous ne sommes pas en quarantaine stricte mais nous mettons des masques pour sortir et les enfants ne vont plus à l’école. Ceux qui peuvent, suivent les cours par internet. Le prix des masques a augmenté, c’est un vrai trafic. Il y a un couvre-feu de 22h00 jusqu’à 5h00. »

Je lui demande: « Et les coups de feu ? Ça continue ? – De plus belle, me répond-elle. Il y a un mois, plusieurs chefs de bande ont été arrêtés. Vous savez, ceux de la rue ‘Zarate’, mais leurs enfants ont pris la suite et ces adolescents sont pire que les parents! »

Dans la paroisse les célébrations de la Semaine Sainte ont été retransmises par la télévision du quartier.

Un référendum prévu le 26 avril portant sur une nouvelle constitution pour le pays a été reporté au 26 octobre. Le déconfinement n’est pas encore à l’ordre du jour.

Contamination au 22 avril : au Pérou, 17 371 cas ; 484 décès. Au Chili, 10 832 cas ; 147 décès.

Mais, dans ces pays où tout recensement est difficile à établir, ces chiffres ne signifient que peu de choses et sont très peu fiables. »

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 [ Article rédigé pour le feuillet du 26 avril 2020 de la Paroisse Ste-Émilie de Villeneuve]