« Mon travail à Oran, c’est qu’on se reconnaisse frères ! »

Mgr Jean-Paul Vesco, évêque d’Oran, était dans notre diocèse les 27 et 28 juin 2019 pour fêter avec les Albigeois les 70 ans d’ordination du P. Vincent Peruffo qui est né en Algérie, y a été ordonné prêtre et qui fut 10 ans curé de Sidi Bel Abbès.

 

Invité à parler de la récente béatification des 19 martyrs d’Algérie, il évoqua le cheminement vers cet événement qui paraissait encore peu de mois auparavant totalement impensable.

« Je souhaite que ces béatifications dessinent un grand signe de fraternité », avait indiqué le Pape François en accélérant le calendrier.

Et ce temps de grâce s’est réalisé ces 7 et 8 décembre 2018.

Mgr Vesco a dessiné à grands traits le cheminement de la toute petite communauté chrétienne formée de quelques prêtres et religieux-ses qui, à la suite de la fracture très profonde créée par les événements de l’été 1962, étaient restés pour répondre à l’appel prophétique du Cardinal Duval ; c’est ainsi que des écoles et des lieux de soin avaient réouvert pour les enfants algériens, et cela a marqué les cœurs.

Lors du nouveau grand départ provoqué par la nationalisation dans les années 1975-1976, cette Église toute simple a poursuivi sa présence, faisant « corps avec » la société et favorisant des plateformes de rencontre.

Puis dans les années 90, ce fut une épouvantable tourmente avec plusieurs milliers de morts.

Or des gens d’Église, alors qu’ils étaient étrangers, continuèrent à partager le quotidien de tous.

Parmi eux, entre le 8 mai 1994 et le 1er août 1996, 19 furent tués. Les deux premiers, par exemple, tenaient une bibliothèque, c’étaient des proies faciles ; tous ont pris le risque et sont restés fidèles.

Centre Pierre Claverie

Ensuite, même si, en l’an 2000, il y avait eu au Colisée la veillée avec les martyrs de notre temps (au nombre desquels le pape Jean-Paul II avait nommé les moines de Tibhirine et Mgr Claverie), les catholiques en Algérie -surtout les plus anciens- exprimaient leur désaccord pour des béatifications.

Ils ne voulaient pas se mettre en valeur. «  Je suis arrivé en 2002, raconte Mgr Vesco qui devint évêque d’Oran en 2013.

Un accord s’est fait ensuite pour que l’on rassemble les éléments afin de garder mémoire. Puis il y a eu un accord « pour les 19 ensemble, sinon personne », c’est-à-dire le témoignage d’une Église en son entier.

La procédure a été engagée, puis on a laissé les choses dormir.

C’est le Pape François qui a tout ‘bousculé’:

‘’Préparez votre Église car je vais les proclamer bienheureux.’’»

Pourtant personne n’était prêt, et surtout pas pour des béatifications en Algérie : ni les plus anciens, ni les autorités, ni même le Vatican.

Ce qui a gagné, c’est que ces béatifications ont été un vécu de fraternité ! On risquait des contre-sens : 19 chrétiens, mais 100 imams aussi et des milliers de musulmans avaient été tués !

Mgr Vesco a parsemé son récit de faits de vie : « Le vendredi suivant le 8 mai 1994, l’imam voisin a dénoncé les deux assassinats et il a été tué ! »

Mgr Pierre Claverie à qui plusieurs conseillaient de partir, avait confié en parlant de son chauffeur et ami Mohamed : « Pour un seul comme lui, ça vaut la peine de rester ». La béatification ne devait pas apparaître comme une glorification. Il y avait aussi le risque que soit mis en évidence un peuple contre un autre.

Donc, pendant un peu plus de vingt ans après les faits, on n’a rien vu avancer.

Puis il y eut la préparation de ces béatifications.  Mgr Vesco qui, au détour d’une anecdote, confiait : « Mon travail d’évêque, c’est de faire le lien, c’est qu’on se reconnaisse frères ! », déclarait spontanément : « Ce fut compliqué mais très beau : rappelez-vous que notre Église est rien du tout. Et tout d’un coup, il y eut la grâce » : la veillée, puis l’accueil à la Grande Mosquée : « Et quel accueil ! »

À la messe ensuite, des personnalités et des imams sont restés, et le moment du geste de paix qui n’avait pas été préparé spécialement, a été lumineux :

« Tout d’un coup, des sourires, une joie qui vient du cœur. Cette grâce-là, elle n’a pas de prix ! »

« Ce sourire qui nous a illuminés, poursuivait-il, je l’ai retrouvé deux mois après  entre François et le Grand Imam à Abou-Dhabi. Dans le texte qu’ils ont rédigé tous les deux en pèlerins du monde qui s’engagent, j’ai reconnu ce que j’avais vécu.

Puis ont eu lieu les rencontres à Rabat fin mars. Aux religieux et religieuses, le Pape a redit : « L’Église marche au rythme de l’autre. Elle n’est pas prosélyte.»

Plus tard, à Naples, il a mis en valeur la théologie de la rencontre.

Mgr Vesco à plusieurs reprises, a invité à accueillir le mystère dans la différence. « Mon seul accès à ce qui fait vivre l’autre, c’est quand je le rencontre. Sa foi, je ne peux y accéder. Mais lui que je rencontre, est digne de foi.

Dans un monde où les incompréhensions sont océan, soyons de petits îlots. Chaque fois qu’on se rencontre, on va à l’encontre du communautarisme. Car comme le disait Mgr Pierre Claverie, nul ne possède Dieu, nul ne possède la vérité.»

Pensons à la promesse du Christ : « Quand deux ou trois sont réunis… »

Rose-Line C., Service Mission universelle

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  • Paroles de Mgr Pierre Claverie, glanées au cours du spectacle « Pierre et Mohamed » :

« Le respect de l’autre ! L’autre a le droit d’exister.

L’ajustement à l’autre est devenu ma hantise. Il faut que l’autre existe.

Je n’ai pas la prétention de posséder la vérité; j’ai besoin de la vérité des autres. J’en fais l’expérience.

Le temps du dialogue ne peut pas encore commencer. Avant il faut le temps de l’amitié. »

  • Paroles de Mgr Jean-Paul Vesco :

« Oui, il y a du goût à parler du Christ chaque fois qu’on me le demande, parce que c’est ma vie ! Et c’est pareil dans la réciproque. Rencontrons-nous !

On a besoin d’être des petites lumières et de rayonner ensemble pour que le monde soit meilleur. »

 

Mgr Claverie en prière
Tabernacle dans la chapelle-cathédrale d’Oran