« Augmente en nous l’espérance » Homélie de Mgr Bruguès

Homélie donnée en la cathédrale de Sainte-Cécile d’Albi,
le 27 octobre 2019, à l’occasion du jubilé d’or des Frères Jean Legrez et Jean-Louis Bruguès

 

Augmente en nous l’espérance

Une fois n’est pas coutume : les réflexions qui suivent ne s’appuient pas sur l’évangile proclamé, pourtant fort instructif, mais sur la prière par laquelle s’est ouverte notre célébration : « Dieu éternel, augmente en nous la foi, l’espérance et la charité ». Alors que le Frère Jean et moi-même faisons mémoire des cinquante ans de notre profession religieuse, il m’a semblé qu’il n’y avait pas de demande plus adaptée : que le Seigneur augmente en nous la foi et la charité, mais davantage encore l’espérance.

Va se clôturer cette semaine le mois extraordinaire de la mission. Depuis ses origines, l’Église s’interroge sur cette mission : comment annoncer l’évangile ? Comment faire connaître Jésus-Christ et le faire aimer ? Elle a donc longuement réfléchi à l’échec rencontré par Paul sur l’Acropole d’Athènes. Vous l’avez entendu dans la seconde lecture : après avoir flatté ses interlocuteurs, philosophes, hommes politiques, jeunesse studieuse, Paul évoque la résurrection de ce Jésus-Christ qui avait été mis à mort. Un charivari éclata alors. « Au mot de « résurrection des morts », les uns se moquèrent de lui, d’autres lui déclarèrent : « Nous t’entendrons là-dessus une autre fois ». C’est ainsi que Paul les quitta.

Depuis deux mille ans, l’Église s’interroge sur les raisons de cet échec : la résurrection avait fait rire, et l’on s’était moqué de celui qui l’avait annoncée. En réalité, saint Paul avait bien compris que les Gentils ne connaissaient pas l’espérance. C’était le point aveugle de leur philosophie, en quelque sorte, celui qu’il fallait dessiller avant de commencer à prêcher l’Évangile. Or, saint Paul venait de dire, au contraire, que les hommes savaient quelque chose d’essentiel depuis l’enseignement, la mort et la résurrection de Jésus-Christ : ils savaient qu’ils pouvaient être sauvés par l’espérance.

Si saint Paul revenait parmi nous, s’il devait proclamer le même Évangile et lancer le même appel à la conversion, aujourd’hui comme il y a deux mille ans, il aurait voulu s’exprimer dans les aréopages de notre temps. Le lieu où il faut avoir été invité pour devenir quelqu’un, selon les mœurs « cathodiques » qui sont devenues les nôtres du moins, où les hommes politiques se pressent pour y décliner leur programme, les artistes y présenter leur dernier film ou annoncer leur prochaine exposition, les scientifiques y traiter des plus récentes découvertes, cet aréopage des temps modernes où figure ce qui compte en matière d’actualité, c’est sans doute le journal télévisé du soir ou quelque prestigieuse émission d’information générale.

Saint Paul aurait commencé sans doute par chercher à capter la bienveillance de ses auditeurs, comme il le fit à Athènes. « Moi qui viens de fort loin, aurait-il pu dire, je suis émerveillé de vos prouesses. Après avoir découvert les continents, vous êtes partis à la conquête de l’espace. Vos techniciens ont révolutionné, par leurs trouvailles, les pratiques de l’agriculture et de l’industrie. Vous avez généralisé l’instruction et permis à chacun, par des moyens de plus en plus sophistiqués, de communiquer avec tous. Vous êtes venus à bout de maladies qui, de mon temps, emportaient les êtres sans coup férir. Vous avez repoussé les limites de la mort. Vous avez desserré son emprise, mais vous ne l’avez pas terrassée. Vous pouvez être fiers de vos progrès et de vos prodiges, mais vous continuez à vivre dans la hantise de l’heure fatidique. Il n’y a pas de bonheur possible pour celui sur lequel la mort projette encore son ombre… ».

Dans les salles de café ou autour des tables familiales, les conversations se seraient arrêtées net. « Eh bien, aurait repris l’Apôtre, je viens vous informer que la mort a bien été vaincue de manière définitive Certes, chacun de nous aura encore à livrer un dernier combat contre l’angoisse, la tristesse et la peur, avant de s’assoupir et de fermer les yeux. Mais ce terrible moment n’est qu’un passage, et le repos en terre ne durera qu’un moment. Je vous certifie, je vous donne ma parole que Quelqu’un viendra vous éveiller et, vous tirant de la poussière de vos tombeaux, il vous fera entrer dans sa lumière. Ce Quelqu’un, je l’ai moi-même vu sur une route du Moyen-Orient. Dieu l’a ressuscité des morts. Il est vivant à jamais ! ».

A ce mot de résurrection, j’en fais le pari, un bon nombre aurait ri, exactement comme à Athènes. Les moqueries seraient venues des scientistes et des positivistes de toutes espèces qui exigent des preuves, et des preuves soumises à l’expérimentation, avant d’incliner leur esprit. A-t-on jamais vu et entendu quelqu’un qui soit jamais revenu du royaume des ombres ? Les sceptiques auraient peut-être conseillé à Paul de Tarse, cet Oriental imprévisible, de participer plutôt à des émissions ésotériques qui se repaissent de parapsychologie, ou de science-fiction prétendant dépasser les frontières de l’invisible.

Les plus perspicaces auraient bien perçu la portée révolutionnaire de l’annonce de saint Paul. Si l’aventure humaine ne se termine pas à l’heure du trépas, et si une puissance supérieure l’introduit à un monde autre, les enjeux de la vie présente s’en trouvent terriblement relativisés. Ni le plaisir, ni la passion, ni les amours humaines, ni le pouvoir, ni la puissance technique, ni les combats pour la justice ne constituent le dernier mot de l’homme. Les esprits les plus fins auraient préféré donc sourire des extravagances d’une foi devenue incompréhensible.

Dans le mur lisse de l’obstination, l’Évangile n’aurait trouvé aucune faille, aucune anfractuosité par où faire pénétrer l’appel joyeux de l’espérance chrétienne. La prédication de saint Paul et de ses successeurs aurait-elle définitivement échoué ? Le fiasco d’Athènes se serait-il répété d’âge en âge, depuis deux mille ans?

C’est pourtant dans cette attente nocturne, celle des profondeurs de l’être, que le Seigneur a jeté l’ancre de son espérance. Il était venu chez nous en pleine nuit. Personne ne l’avait su, excepté quelques bergers. La Vierge Marie seule gardait ses confidences dans son cœur. Le Christ s’est levé des morts, en pleine nuit de nouveau. Personne ne l’a vu, car les gardes chargés de veiller sur son tombeau dormaient d’un sommeil écrasant.

En ce laps de temps si bref, il a pourtant retourné l’histoire humaine. Ce fut le « moment de la vérité ». Comme un voleur en pleine nuit, selon l’image qu’il nous a laissée lui-même, le Christ a pénétré dans le cœur de chaque homme, dans le cœur de tous les hommes, meurtri et corrompu par le péché (cf. Jr 17, 9), pour l’ouvrir à la force de sa grâce.

Des trois vertus de cette vie divine, l’espérance fut la plus difficile à acclimater en terre des hommes. Il leur fallait sauter, du présent concret, jusqu’au fin fond de la réalité. Ils devaient se familiariser avec le temps de Dieu, qui était précisément l’absence de temps ; ils devaient se faire à son éternité. Pour y entrer, ils avaient à se hisser au-dessus de leurs attentes et de leurs déceptions, au-dessus même de leur condition, pour s’accoutumer aux vues de Dieu. Et cet effort étonna jusqu’au Créateur.

Les phrases de Péguy ont bercé notre jeunesse. « Il y avait une grande procession. En tête les trois Similitudes s’avançaient. La foi, dit Dieu, ça n’est pas malin. Tout le monde croit. Je voudrais bien voir comment ils feraient (…) pour ne pas croire : j’éclate tellement dans ma création. (…) La charité, dit Dieu, ça n’est pas malin. Ca ne m’étonne pas non plus. Ces pauvres enfants sont si malheureux qu’à moins d’avoir un cœur de pierre, comment n’auraient-ils charité… les uns des autres. Mais l’espérance, dit Dieu, que ces pauvres enfants voient tous les jours comme ça va, et que tous les jours ils croient que ça ira mieux demain (…), ça me confond. Ca me dépasse. Et je n’en reviens pas moi-même. Il faut que ma grâce soit tellement grande. (…) La Foi est une Épouse fidèle. La Charité est une Mère… L’Espérance est une petite fille de rien du tout. (…) C’est cette petite fille pourtant qui traverse les mondes… Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus ».

Il faut faire espérance à Dieu. Depuis Abraham, il a multiplié ses promesses. Il laissait espérer à Israël une terre bénie, une postérité innombrable, un Messie enfin. On aurait pu penser qu’en prenant notre chair, le Verbe avait tari ces promesses anciennes. Il les a renouvelées, au contraire. Il ouvre le ciel. Il nous facilite l’accès au Sanctuaire divin où aboutit son sacrifice. Il certifie que la mort sera pour nous une plus grande naissance. Il assure qu’il nous prendra avec lui, et que, le contemplant tel qu’il est, nous serons transformés, transfigurés, rayonnants de sa gloire. Et chacun alors réalisera son plus vieux rêve: il « deviendra lui-même » (Pindare) pleinement et définitivement. Il sera heureux.

C’est fait : la mémoire a été ensemencée. Les hommes auront beau faire, rien n’effacera ce cri dans la nuit: « Christ est ressuscité ! ». Ils diront peut-être qu’ils n’y croient pas; ils s’en moqueront peut-être, comme à Athènes ou de nos jours: qu’importe ? Il est des phrases qui ne s’effacent pas, parce qu’elles ont réveillé les désirs les plus forts ou les rêves les plus fous. La mémoire de l’humanité a enregistré une fois pour toutes que la mort a été trouée et que, par la brèche ouverte par le premier ressuscité, s’est engouffrée la lumière de la gloire divine. Elle est ancrée désormais dans la rocheuse entraille de l’éternel.

Et maintenant, ô Christ, nous nous tournons vers toi. Cinquante ans : nous t’avons accompagné dans tes combats de lumière. Au cours de ce demi-siècle, nous avons trouvé notre plaisir à faire en tout la volonté du Père des cieux. Ses commandements de vie, nous les avons médités, assimilés et traduits de notre mieux dans les situations concrètes où nous plaçait l’existence.

Cinquante ans : avec toi, ô Christ, enfin, nous avons protesté contre le malheur du monde. En imitant ton exemple et soutenus par ta grâce, nous avons résisté aux tentations de la facilité et de la tristesse. Nous t’avons avoué notre faiblesse, alors tu nous as accordé ta force.

Cinquante ans : notre lassitude est grande, car on ne livre pas sans blessures des affrontements si dramatiques. Nous te prions de raviver notre espérance. Redis-nous tes promesses. Que ta main secourable se saisisse de nous quand se présentera l’heure de la dernière épreuve. Que nos yeux ne se ferment pas pour toujours et que notre linceul ne nous plonge pas dans l’illusion d’un anéantissement définitif.

Tu es ressuscité. Tu es le premier-né d’une ère nouvelle. Tu as vaincu la mort et tu en as fait une pâque, un passage vers la gloire. Tu nous conduis à la table de festin des noces. Là, les pleurs seront taris et oubliées les souffrances. Là, nous retrouverons ceux que nous avons connus et ceux que nous avons chéris, nos ennemis aussi. Les séparations n’étaient que provisoires. Là, tu nous réuniras et tu récapituleras la création entière, les choses visibles et les invisibles, dans un royaume où règneront la paix, la joie et la béatitude.

« Viens, Seigneur Jésus! ». Montre-nous ta face et nous serons sauvés. Car à toi sont la gloire et la puissance pour les siècles des siècles. Amen.

Jean-Louis Bruguès, op.
Archevêque émérite d’Angers et ancien archiviste et bibliothécaire du Vatican