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Homélie du Jeudi Saint 2025

Ce soir nous célébrons la Cène du Seigneur, la première, et en même temps l’actuelle, celle que nous célébrons maintenant ; c’est exactement la même. Nous ne faisons pas « mémoire » d’un repas qui a eu lieu il y a 2000 ans, mais nous célébrons ce soir exactement ce que Jésus a inauguré il y a 2000 ans en réunissant ses apôtres la veille de sa Passion.
Quelques mots sur ce repas que Jésus a célébré lui-même. Vous savez que Jésus était juif ; or, dans la tradition juive on faisait mémoire de la grande sortie d’Égypte. On l’a entendu tout à l’heure dans le livre de l’Exode, Dieu intervenait, puisqu’ils étaient esclaves en Égypte, afin qu’une nuit, tout le peuple juif puisse être libéré de l’esclavage. Nous avons entendu que Dieu permet cela en exterminant tous les premiers nés d’Égypte, mais ensuite il fait également en sorte que les soldats égyptiens se noient dans la mer Rouge.
Cette nuit-là, parce qu’il a choisi ce petit peuple, Dieu va non seulement leur dire de se préparer pour partir, mais il va leur dire aussi, que pour se préparer il faut manger : vous ne pouvez pas partir si vous ne mangez pas. Ce repas que les Juifs vont célébrer jusqu’à Jésus, c’est ce repas justement que Dieu a ordonné de prendre pour pouvoir sortir dans la liberté, dans la libération mais avec des forces.
On ne part pas à l’aventure, on ne part pas dans la liberté si l’on n’a pas pris des forces. Et là, il s’agit des forces que Dieu donne ; vous avez entendu qu’il s’agit d’un agneau – peut-être avez-vous vous-même commandé de l’agneau pascal pour dimanche. Dans l’Exode, il s’agit d’un agneau qui va être égorgé puis mangé avec du pain sans levain. En même temps, du sang va donc être répandu sur les portes.
Dieu choisit cet agneau, et c’est cette symbolique de l’agneau que Jésus va reprendre. Nous le dirons tout à l’heure à la messe : « Voici l’Agneau de Dieu, voici Celui qui enlève le péché du monde. » Quelques milliers d’années avant Jésus, Moïse participe au repas de cette grande liberté, puis le peuple sera libéré d’Egypte et partira avec une provision, avec de la nourriture.
Jésus, qui est Juif, fait lui aussi mémoire de ce premier repas, ce repas inaugural, ce repas décisif. Sauf qu’il va se passer quelque chose d’inouï : dorénavant, on ne fera plus mémoire de la sortie d’Egypte, on fera mémoire de ce qui va se passer le lendemain sur la croix. C’est pour cela que tout à l’heure Saint Paul disait : « A chaque fois que vous mangerez ce pain et que vous boirez à cette coupe, vous annoncerez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il revienne. Vous annoncerez la mort du Seigneur ».
L’Eucharistie est profondément liée à la Croix du Christ. C’est le sacrifice du Christ, l’unique sacrifice du Christ. Et si Jésus célèbre ce repas juif la veille de sa Passion, c’est pour dire que maintenant la vraie libération, ce n’est pas un agneau que l’on va égorger, mais lui-même qui va être exécuté. Il n’y a plus de différence entre ce pain et Jésus lui-même sur la croix. C’est pour cela que la veille de sa passion il dit que dorénavant ce pain n’est plus du pain, même s’il en a encore l’apparence, mais Lui-même qui va être livré pour nous et pour la multitude.
Ce qui se passe sacramentellement la veille, c’est ce qui se passe réellement le lendemain sur la croix. Mais jusqu’à maintenant et jusqu’à la fin du monde, le Christ est crucifié une fois pour toute. Nous répétons donc cette réalité de l’Eucharistie quand nous proclamons sa mort. Mais lui il est mort une fois pour toute.
En recevant l’Eucharistie, nous participons à la croix du Christ. C’est très important, parce que tout à l’heure, quand je dirai avec les prêtres, à la fin des paroles de Jésus « Vous ferez cela en mémoire de moi » Il n’a pas dit « vous le direz », mais « vous le ferez ». Et que ferez-vous en sortant de cette cathédrale ? vous donnerez votre vie comme du pain, vous donnerez votre vie comme du vin. Comme lui-même est devenu du pain et du vin. C’est pour cela que nous allons communier tout à l’heure et une fois de plus il va se donner en nourriture. Je vous invite d’ailleurs à reprendre tout le chapitre de Saint Jean sur le Pain de Vie, où Jésus s’identifie totalement au Pain qui vient du Ciel. A ce pain que nous allons manger.
D’autre part, dans l’Ancien Testament, Dieu se manifeste à travers la nourriture. Non seulement avec l’Agneau Pascal, mais aussi avec la Manne qui descend. Ce n’est pas rien ! Dieu aurait pu dire « un bon parfum suffira à penser à moi ». Il aurait pu dire « une belle icône, une belle peinture, suffirait pour penser à moi, vous n’avez pas besoin de plus, une belle musique suffirait à penser à moi et vous n’auriez pas besoin de plus ». Or Il choisit d’être une nourriture.
Ce n’est pas anodin que tout à l’heure, vous allez aussi absorber ce pain. Vous allez le « détruire » comme toute nourriture. Vous savez que l’on ne mange que du vivant : nous mangerons quelque chose qui vient du blé et du travail des hommes, nous boirons quelque chose qui vient de la vigne et du travail des hommes, qui vient d’êtres vivants, de la vie, et nous mangeons toujours des êtres vivants.
Nous sommes une religion particulière, unique, car nous mangeons Dieu. A la fin de cette messe, en communiant, nous allons manger Dieu ; je vous propose quand vous l’aurez dans la bouche de penser à la croix du Christ et à ce que disait Saint Paul : Si vous le détruisez dans votre bouche comme une nourriture, c’est d’abord que tout votre corps, tout votre être va être pris totalement dans la vie de Dieu.
Pensez qu’il a été crucifié, qu’il a été lui-même absorbé, dilué, diminué de la vie des hommes. Pensez à cela quand vous l’aurez dans la bouche, parce que c’est cela qui nous fait communier à la mort du Christ. C’est ce que disait d’ailleurs tout à l’heure Saint Paul, je vous l’ai dit : « à chaque fois que vous mangez ce pain, et que vous buvez à cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il revienne. » Vous annoncez la mort du Seigneur.
Vivons cela un cadeau que Dieu nous fait, une grâce, qui nous permet de se mettre comme vraie nourriture pour nous-mêmes et de l’absorber comme tel. Ce n’est plus un intermédiaire, c’est Dieu lui-même qui se donne. Alors, réjouissons-nous, et surtout quand nous aurons entendu les paroles de la consécration : « Vous ferez cela en mémoire de moi ».
Qu’est-ce qu’il y aura à faire ? Devenez du pain pour les autres, soyez une nourriture. Ne donnez pas à manger, soyez vous-même la nourriture pour les autres. Soyez vous-même du vin pour les autres. Et du bon vin comme il est dit aux Noces de Cana, pas celui qui saoule, celui qui fait vivre, à petite dose et qui se bonifie. Soyez du pain, soyez du vin. Soyez cela pour les autres.
Demandons-nous nous-même comment, à partir de notre Eucharistie, devenir nous-même une Eucharistie en sortant de l’église, jusqu’à dimanche prochain, comment au quotidien, chaque minute, notre vie peut être une vie donnée comme une nourriture qui nourrit les autres à la manière de Jésus-Christ.
Voilà tout simplement ce soir ce que nous célébrons. Nous célébrons ce que le Christ a inauguré pour toujours, sa mort, et l’eucharistie c’est la même chose, sauf qu’il meurt une fois pour toute, et qu’il nous fait ce cadeau jusqu’à la fin du monde.
Sacramentellement nous participons à sa mort et à travers il nous propose d’avoir une vie et une mort qui ressemble à la sienne pour participer un jour à une résurrection qui ressemblera à la sienne. Voilà tout simplement ce qu’il nous propose : « vous ferez cela en mémoire de moi, faites-le.»
Amen.
† Jean-Louis BALSA
Archevêque d’Albi