Guide du chercheur : la 1ère Guerre mondiale dans les archives ecclésiastiques

Les  archives  historiques  des  diocèses  et  des  congrégations  religieuses  renferment  de précieuses informations relatives à la Grande Guerre : correspondance de prêtres, photos, bulletins diocésains, etc. Une collaboration entre les archivistes de la province de Toulouse a permis la publication d’un Guide du chercheur, présenté à l’occasion du centenaire de la démobilisation de 1919.

Quelle lumière particulière ces sources ecclésiastiques peuvent-elles donner aux recherches historiques sur la Première Guerre mondiale ? Y a-t-il un document que vous avez découvert et qui vous a particulièrement touché / intéressé ?

PASCALE  LEROY-CASTILLO  Les  sources  archivistiques  conservées  dans  nos  diocèses  et congrégations  sont  complémentaires  des  autres  fonds  d’archives  conservés  dans  les institutions publiques ou chez des personnes privées. Ce guide met ainsi en lumière des fonds d’archives, souvent méconnus des chercheurs et pourtant fort riches. Ils permettent ainsi à travers les lettres pastorales des évêques de mesurer leur état d’esprit et leur action en temps de guerre, d’apporter à travers des correspondances un éclairage particulier sur la façon dont le clergé, par exemple, a vécu cette période de conflit avec des témoignages poignants sur la vie au front. À travers les affectations des prêtres et des séminaristes-soldats, nous pouvons suivre leur parcours. Les bulletins diocésains et paroissiaux nous donnent aussi un éclairage sur la vie à l’arrière et de la nécessité d’organiser la vie des paroisses et de soutenir la vie spirituelle des fidèles. Nombre d’établissements religieux ont été transformés pendant cette guerre en hôpitaux militaires et les archives permettent d’en suivre le fonctionnement. Il est toujours difficile pour l’archiviste, même si certaines pièces sont particulièrement précieuses de par leur auteur, leur nature ou leur contenu, d’extraire un document d’un fonds et de son ensemble.  Pour  le  diocèse  de  Tarbes  et  Lourdes,  je  mettrai  ainsi  en  lumière  un  fonds iconographique exceptionnel conservé par les Missionnaires de l’Immaculée Conception (dits Père de Garaison) et déposé depuis aux archives diocésaines de Tarbes et Lourdes, sur le camp d’internement  de  prisonniers  civils  (principalement  des  allemands  et  austro-hongrois) à Garaison entre 1914 et 1919. En effet, à travers ces photographies de la vie du camp et des internés, c’est la difficile incidence du conflit sur les populations civiles qui est illustrée et qui peut être étudiée. Il a d’ailleurs fait l’objet d’une valorisation à travers un ouvrage collectif publié en 2018 chez Cairn.

CÉDRIC  TROUCHE-MARTY  Quelle  que  soit  leur  provenance  tous  les  documents  sont susceptibles d’apporter  un éclairage différent mais généralement  complémentaire  sur une thématique  de  recherche  donnée.  Le  travail  de  l’historien  consiste  exactement  à  croiser rigoureusement les sources. Les archives ecclésiastiques sont spécifiques tant elles peuvent éclairer l’historien sur la place de la foi au front comme à l’arrière et sur les réflexions qu’elle suscite quant à l’origine des conflits les plus outranciers qui soient. Ces archives disent aussi que  la  guerre  est  partout.  Elle  traverse  profondément  toutes  les  strates  de  la  société  et transperce même la clôture du monastère où la guerre pénètre a minima psychologiquement quand ce n’est pas dans la chair même des occupants. Les sources ecclésiastiques sont aussi très semblables par bien des aspects à des pièces conservées dans les fonds d’archives publics.
La correspondance conservée des prêtres mobilisés qui a échappé à la censure militaire fait globalement état de la même désolation que celle décrite dans les écrits du for privé civils.
Publiés en 2000 par André Minet, les carnets de guerre de l’abbé Louis Birot (archiprêtre de la  cathédrale  d’Albi  et  aumônier  volontaire  des  ambulances  de  la  31e  division)  sont particulièrement édifiants.

Le guide que vous publiez est nettement plus développé qu’un inventaire. Pourquoi avoir mis en œuvre un tel projet ?

PASCALE LEROY-CASTILLO Ce projet répond d’une part à l’invitation lancée en 2014 par les évêques de France afin de « mettre à disposition les sources relatives à ce conflit conservées dans les diocèses, ordres et congrégations » et d’autre part, à l’invitation de l’AAEF (Association des Archivistes de l’Église de France) de mener des projets au sein de la Province, en particulier pour faire connaître nos archives. Il nous a semblé que la période des commémorations autour de  la  Grande  Guerre  était  une  occasion  propice  à  un  tel  travail  en  montrant  que  nos institutions étaient partie prenante dans ce travail d’histoire et que « commémorer appartient à la mission de l’Église ». Un inventaire d’archives est bien souvent un outil peu digeste qui s’adresse  à  des  spécialistes.  A  travers  ce  guide,  nous  avons  souhaité  réaliser  un  outil  de recherche  professionnel mais  également  un  outil  attrayant  et  largement  illustré  pouvant sensibiliser le plus grand nombre et donnant envie de se lancer dans des recherches. La forme nous permet ainsi d’être au service du fond et du beau.

CÉDRIC TROUCHE-MARTY Les inventaires et répertoires méthodiques classiques, qui comme le  guide  appartiennent  au  registre  des  outils  de  travail,  peuvent  paraître  secs.  Par  l’ajout régulier  d’extraits  de  documents  et  d’illustrations  l’idée  principale  est  double :  présenter davantage au lecteur le contenu d’une pièce d’archives et rendre le guide plus substantiel qu’il n’aurait pu l’être. Le papier conservé est certes sec mais les archives ne sont pour autant pas arides.  En  nourrissant  de  la  sorte  l’ouvrage  il  s’agit  de  rendre  compte  d’une  matière intellectuellement vivante et sujette à des réflexions toujours actualisées.

Les documents des différents diocèses s’enrichissent mutuellement lorsqu’ils sont mis en perspective. Prévoyez-vous d’effectuer un travail similaire autour d’un autre sujet ?

PASCALE LEROY-CASTILLO En effet, cette mise en perspective est particulièrement riche et intéressante et nous stimule dans une meilleure connaissance de nos fonds. Elle nous pose également des questions et ouvre des pistes de recherches. Nous prévoyons en effet, dans la dynamique de ce travail et encouragés par l’accueil qui lui a été réservé, de nous lancer dans la réalisation d’un volume 2. Le sujet n’est pas encore validé mais il portera certainement sur une  thématique  totalement  différente  et  pouvant  associer  nombre  de  services  d’archives ecclésiastiques de notre Province.

CÉDRIC  TROUCHE-MARTY  Faciliter  l’interconnexion  d’un  maximum  de  fonds  d’archives ecclésiastiques conservés au sein de la Province de Toulouse a été une volonté forte dès la mise en œuvre du projet. Outre l’aspect éminemment pratique pour celle ou celui qui travaille sur un sujet aussi tragiquement transversal que la guerre, la mise en commun du travail est véritablement signifiante. Par la mutualisation des efforts il s’agit aussi de rendre visible des fonds parfois méconnus et de rappeler qu’il existe toujours de nombreuses raisons pour se préoccuper du sort d’un fonds d’archives. En ce sens nous préparons déjà les grandes lignes d’un second volume portant sur une thématique différente.

Quelles  sont  les  attributions  des  archives  diocésaines ?  Pouvez-vous  collecter  d’autres documents relatifs à cette période ?

PASCALE  LEROY-CASTILLO  La mission des  archives diocésaines  est de  collecter,  conserver, classer et communiquer les documents (publiés ou non) mais également les autres supports (plans,  photos,  enregistrements  audio-visuels,  objets…)  produits  par  l’église  locale  (curie, mouvements  et  services,  paroisses…)  et  qui  témoignent  de  la  vie  du  diocèse  et  de  ses communautés. Nous espérons en effet que ce guide, en sensibilisant aux sources de l’histoire, permettra  de  collecter  de  nouveaux  fonds,  conservés  en  particulier  chez  des  personnes privées. Nous lançons d’ailleurs un appel en ce sens !

CÉDRIC  TROUCHE-MARTY  Le  rôle  d’un  service  d’archives  peut  être  résumé  par  les  « 4 C » connus des professionnels : collecter, conserver, classer et communiquer. Nous espérons effectivement que la parution du guide puisse susciter des dépôts de pièces d’archives comme ce fut parfois le cas pour certains d’entre nous au cours même du travail d’inventaire. À Albi, le travail sur le guide a permis de collecter plusieurs fonds ou documents d’archives. Je pense notamment au fonds de l’abbé Gaston Salvayre comprenant une soixantaine de poèmes qu’il rédige entre 1914 et 1918 alors qu’il est mobilisé. Toutes les pièces d’archives léguées ont été signalées et sont désormais à disposition du plus grand nombre. Ce genre de cas de figure est particulièrement gratifiant tant il nous conforte au cœur même de notre mission d’archiviste.

242 pages
Disponible auprès des Archives diocésaines
18 €