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À propos de la Messe en si de Jean-Sébastien Bach

Recension de l’ouvrage de Philippe CHARRU et Christoph THEOBALD :
La Messe en si mineur de Johann Sebastian Bach
Un « culte en esprit et vérité »
 Collection « MusicologieS », Paris, Vrin, 2024, 200 pages, 24 €

* * *

D’aucuns prétendent que Jean-Sébastien Bach, connu pour avoir été un fervent chrétien luthérien, se serait converti au catholicisme à la fin de sa vie, arguant notamment que la Messe en si est une « messe catholique ».

C’est, à ce propos, un précieux ouvrage que nous offrent ici Philippe Charru et Christoph Theobald, tous deux professeurs émérites du Centre Sèvres – Facultés jésuites de Paris (établissement devenu depuis peu les « Facultés Loyola Paris »), ouvrage qui prend place dans leur bibliographie déjà bien remplie de volumes consacrés à l’œuvre de Bach ; pour ne citer qu’un seul autre titre, on retiendra, chez le même éditeur et dans la même collection : Johann Sebastian Bach interprète des Évangiles de la Passion, paru en 2016.

Précieux ouvrage donc en ce sens que, sans volonté aucune de polémiquer, les auteurs resituent cette œuvre grandiose qu’est la Messe en si dans l’histoire de la musique liturgique, dans l’histoire de la Réforme et dans l’histoire personnelle de Jean-Sébastien Bach.

L’histoire de la musique nous apprend ainsi qu’à partir du grégorien monodique s’est peu à peu élaborée la polyphonie de la Renaissance pour laquelle le Concile de Trente édicta quelques grands principes que les compositeurs se devaient de respecter : une rythmique calme, de la retenue dans les dissonances, une égalité de voix, une plénitude sonore et une diction claire et compréhensible. Un peu plus tard est apparue en réaction contre ces principes l’exubérance du baroque. Notons déjà que ce « style antique » de la Renaissance et ce « style moderne » du baroque cohabitent dans la Messe en si.

Cela dit, le Concile de Trente s’est d’abord tenu pour contrer la Réforme. Martin Luther ne souhaitait pourtant nullement faire table rase de l’héritage de l’Église catholique romaine, surtout pas en ce qui concerne la liturgie ; il n’entendait même pas interdire l’usage du latin !
Plusieurs citations de la Formule de la messe et de la communion pour l’Église de Wittenberg ainsi que de La messe allemande et l’ordre du service divin présentes dans cet ouvrage sont particulièrement éclairantes. Il ne faut donc pas croire que les questions de liturgie ou d’usage du latin divisent seulement les catholiques de l’après Vatican II. Deux formes de la liturgie de la messe au sein même de la tradition luthérienne ont de ce fait coexisté : la forme latine et la forme allemande. Et lorsque Bach officiait à Leipzig, les deux formes étaient en usage.

Pourquoi et pour qui Bach a-t-il composé cette messe ? Les auteurs, bien évidemment, retracent l’histoire de la composition de cette œuvre, ainsi que la manière dont elle nous est parvenue. Il serait trop long ici de résumer ce dossier si épais. Soulignons simplement que si Bach reprit pour cette œuvre des morceaux déjà existants, les dernières retouches datent des toutes dernières années de sa vie, l’époque durant laquelle il composa L’Art de la fugue et L’Offrande musicale, c’est-à-dire des œuvres qui montrent tout son savoir-faire de compositeur,
particulièrement en ce concerne l’art du contrepoint. La Messe en si fait donc partie des œuvres les plus méticuleusement travaillées auxquelles Bach était particulièrement attaché.

Puisant dans plusieurs de ses œuvres antérieures, ainsi que cela vient d’être dit, Bach a donc réutilisé des matériaux. Il a néanmoins aussi composé des pièces spécialement pour cette Messe en si. Nos auteurs plaident cependant pour une œuvre pensée par le compositeur comme formant un tout, une unité, et non pas comme une anthologie de pièces éparses rassemblées un peu au hasard et complétée par obligation, ou alors une œuvre par trop ambitieuse que Bach aurait dû terminer avec des reprises par « paresse » ou par manque d’inspiration. Mais surtout, les auteurs affirment que cette partition est caractéristique de la théologie luthérienne. Sur ces deux points saillants – l’unité de l’œuvre et son caractère luthérien – nous ne pouvons ici non plus nous attarder. Signalons seulement quelques détails quant au caractère luthérien :

– Les quatre premières mesures ainsi que le sujet de la monumentale fugue du 1er Kyrie sont bâtis sur le thème musical d’un Kyrie dit de Martin Luther.
– Le texte du Sanctus est : Pleni sunt cœli et gloria ejus (et non pas tuus). Bach se réfère ici au texte hébreu et non au texte liturgique romain, suivant en cela Martin Luther.
– L’Osanna et le Benedictus sont détachés du Sanctus, là encore ainsi que le préconise Martin Luther, et, là encore, par souci de fidélité au texte biblique.
– Car Bach a en effet élaboré la Messe en si en quatre parties :
1) « Missa » (Kyrie et Gloria)
2) Le Symbole de Nicée-Constantinople
3) Le Sanctus
4) Osanna, Benedictus, Agnus Dei et Dona nobis pacem.

Des éditeurs et des interprètes « corrigent » parfois cette répartition inhabituelle (pour un catholique) en plaçant l’Osanna et le Benedictus avec le Sanctus. Mais c’est méconnaître d’une part la tradition liturgique luthérienne et d’autre part l’intime volonté du compositeur.

Gustav SPANGENBERG, Luther jouant de la musique avec sa famille

Précisons en outre que la présence du Symbole de Nicée-Constantinople dans cette messe avec son article « Je crois en l’Église, une, sainte, catholique et apostolique » ne constitue nullement un acte d’apostasie de Jean-Sébastien Bach vis-à-vis de la tradition luthérienne.

Preuve en est que le recueil La foi des Églises luthériennes. Confessions et catéchismes (par André Birmelé et Marc Lienhard, coédité par le Cerf et Labor & Fides en 1991) débute par le Symbole des Apôtres et le Symbole de Nicée-Constantinople. Simplement, l’article cité ci-dessus est traduit ainsi : « Je crois l’Église qui est une, sainte, universelle, apostolique. »

Il reste la question de la destination cultuelle de cette œuvre bien trop imposante pour prendre place en son intégralité dans un service divin, même pour une grande solennité. Peut-être Bach l’aurait-il écrite pour une interprétation sur plusieurs dimanches ? Ou alors peut-être l’a-t-il
conçue comme une sorte d’oratorio religieux qui pouvait très bien être jouée intégralement dans un concert spirituel ? C’est d’ailleurs souvent ainsi qu’on la considère plus ou moins consciemment de nos jours.

Pour nos auteurs, quoiqu’il en soit, Bach a composé cette œuvre dans un souci pédagogique, et même mystagogique, afin de guider interprètes et auditeurs vers un « culte en esprit et en vérité » – ce qui explique le sous-titre donné à leur ouvrage. On sait que Bach a souvent fait montre du souci d’instruire et même de catéchiser grâce à sa musique ; songeons à l’Orgelbüchlein ou à la 3ème partie de la Clavierübung (parfois d’ailleurs intitulée le « Dogme en musique » ou encore la « Messe luthérienne »). Cela constitue un argument de poids en faveur d’une telle affirmation.

Il ne faut toutefois pas oublier que la musique de Bach peut toucher le cœur de chacun, indépendamment de sa confession chrétienne, de sa religion ou de son athéisme. Pour reprendre les mots de nos auteurs dans leur conclusion : « Parce que l’œuvre de Bach véhicule une telle ouverture de gratuité, beaucoup peuvent aujourd’hui goûter dans sa musique une saveur de respect et de liberté, sans passer pour autant le seuil de l’épreuve de la foi qui en est sa racine vive. »

Frère Sébastien-Jean (o.s.b.)

Toby ROSENTHAL, J.S. Bach entouré de sa famille pour la prière du matin