Espace liturgique

Art floral en liturgie

L’art floral dans l’Antiquité, et dans l’usage liturgique du peuple d’Israël.

L’art floral puise ses racines dans la plupart des grandes civilisations. Celles-ci mêlant vie et religion, il convient de regarder quelle utilisation est faite des plantes dès la plus haute Antiquité, pour voir comment elles sont présentes dans l’univers religieux.

L’Antiquité

Petit temple d’Abou Simbel

Petit temple d’Abou Simbel

Les plus anciens cultes que nous connaissons, ceux de la période préhistorique, sont centrés autour du mystère de la vie et de la mort. Les plantes y ont leur part ; ainsi, dans le midi de la France, 6 000 ans avant Jésus-Christ, sur un foyer d’herbes odoriférantes, on brûle une mâchoire de cerf en l’honneur d’un mort.

Deux mille ans avant notre ère, les Égyptiens étaient passés maîtres dans l’art de cultiver et d’arranger les fleurs. Les jardiniers savaient assembler les fleurs. Les salles de leurs temples et de leurs palais sont ornées de guirlandes où se mêlent des lotus aux teintes variées, des coquelicots, des bleuets, des iris, des narcisses. Nous le savons par les sculptures et par les fresques qui sont parvenues jusqu’à nous.

Vers la fin du Ve siècle avant J.-C., le Grec Callimaque invente le chapiteau corinthien dont l’ornementation principale est, de par sa ciselure originale, la feuille d’acanthe. Pour les Grecs en effet, les fleurs constituent un hommage aux dieux.

Au début de notre ère, Pline l’Ancien décrit les croyances de nos ancêtres les Gaulois : « Les druides n’ont rien de plus sacré que le gui, du moins celui du chêne rouvre. » Le rouvre est pour eux l’arbre sacré par excellence, l’emploi de « son feuillage est exigé dans tous les sacrifices ». Le prêtre est vêtu de blanc, sa faucille est d’or, une tunique blanche est destinée à recevoir la plante.

 

Avant d’aborder l’ère chrétienne, il est nécessaire pour bien la comprendre de regarder non seulement nos racines païennes, mais aussi le rameau d’Israël sur lequel nous avons été plantés.

Plantes et fleurs dans l’usage liturgique du peuple d’Israël.

Inutile de rappeler l’importance de la flore dans la Bible : l’Ancien Testament à lui seul cite près de 200 espèces de plantes. En feuilletant le Pentateuque, vous pourrez découvrir la description d’actions liturgiques variées.

Cedre

Ne peut-on pas considérer comme des amorces de liturgie, cette colombe qui rejoint l’arche avec dans son bec : « un rameau frais d’olivier » (Gen. 8, 11) et le buisson ardent où se révèle à Moïse la présence de YAHVE (Ex. 3) ?

La fête des azymes (Ex. 12, 3), celle des moissons, celle des récoltes (Ex. 23) invitent à offrir au Seigneur le meilleur des prémices du terroir. On retrouve dans le Lévitique une offrande de la première gerbe (Lév. 23, 9-14) et, dans le livre des Nombres (Nb. 15, 17-21), l’oblation des prémices du pain.

Le bois d’acacia est prescrit par YAHVE à Moïse pour la construction d’un sanctuaire et de son mobilier (Ex. 25), « Tu feras une fleur d’or pur », il lui demande encore de faire un autel où faire fumer l’encens « Puis tu feras un autel où faire fumer le parfum, tu le feras en bois d’acacia… » (Ex. 30, 1). Il y a une autre manière d’offrir des fleurs en faisant exhaler leur parfum. L’usage liturgique d’un bâton (rameau) sur lequel est inscrit le nom de chacun et qui est déposé devant l’autel : « Parle aux fils d’Israël et fais-toi remettre par eux un bâton par tribu, soit douze bâtons, remis par tous leurs responsables de tribus. Tu écriras le nom de chacun d’eux sur son bâton … » (Ex. 17, 16-17).

Lorsque Salomon construit à YAHVE un temple de grande ampleur (1 R. 6), il utilise d’autres essences d’arbres :

  • le cèdre, le genévrier ( 5, 22, 24 ; 6, 15, 34 ; 9,11) ;
  • l’olivier : « Dans le Saint des saints, le Debir, il fit deux chérubins en bois d’olivier » (6,23 ; 31-33) ;
  • le palmier : « des palmiers et des rosaces à l’intérieur et à l’extérieur »( 6, 29, 32, 35).

La Bible est parcourue de toutes sortes d’espèces de fleurs et plantes créées de la main de Dieu, elles célèbrent leur créateur à leur manière car toutes les espèces rendent gloire à Dieu de multiples façons par leurs formes grosses ou petites, leurs couleurs et bien sûr le parfum qu’elles peuvent dégager plus ou moins fort. C’est déjà une liturgie par la création.

Des premiers temps du christianisme à la première moitié du XXe siècle

L’ère chrétienne

Chez les chrétiens, les fleurs qui ornent leurs tombes évoquent la beauté terrestre, mais surtout le jardin du paradis ; elles embaument également la tombe des martyrs. Dans les catacombes, on se contente pas de descendre des brassées de fleurs : on en fait des guirlandes, des faisceaux, des couronnes ; on utilise vases, corbeilles et cistes (paniers). Dans certains cimetières, on voit le Christ couronner de roses les martyrs. C’était la corona gloriae (couronne de gloire).

Les églises et les autels sont si étroitement apparentés aux tombes des martyrs que la transition est insensible entre l’usage des fleurs pour honorer les défunts et l’utilisation liturgique. Souvent la basilica n’était qu’un martyrium amplifié. L’autel, dressé au-dessus du corps des saints recevait gerbes, bouquets, guirlandes et corbeilles.

Saint Jérôme (v.347-420) dans l’éloge qu’il fait d’un certain Népotien, lui fait le mérite d’avoir l’oeil à tout, en parfait sacristain, pour orner église et tombe des martyrs. Saint Augustin (354-430) nous atteste qu’en Afrique, il était d’usage de placer des fleurs à la confession des martyrs.

L’art roman sculptera les fleurs dans la pierre. Le gothique y ajoutera les vitraux, les rosaces. Les peintres, tapissiers, orfèvres, architectes redécouvrent les fleurs comme motif d’ornementation. Pensez aux livres d’heures ; depuis le XVIesiècle, les fleurs coupées décorent les autels, les statues ; on en jonche les rues au passage des processions ; on les effeuille devant le Saint Sacrement. L’art floral se développe très rapidement avec les rapports marchands de l’Angleterre avec les Indes et l’Extrême Orient aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le bouquet de fleurs que l’on ne voyait que rarement en France dans l’art médiéval va se développer.

La période contemporaine et nos églises avant le Concile.

Il y a 20 ans, les commissions d’Art Sacré soulignaient la pauvreté des décorations florales de nos églises. Pourtant les plus âgés d’entre nous pourraient se rappeler les splendides parures florales des autels aux grandes fêtes, les processions de Fêtes-Dieu et les corbeilles de pétales de roses, les reposoirs croulant sous les fleurs. Pouvait-on parler cependant d’art floral ? Non, mais certes une dévotion populaire voulait s’y exprimer malgré ces autels encombrés de bouquets, de vases trop et mal remplis. Dans le même temps, le missel d’avant le Concile ne fait même pas allusion aux fleurs comme pouvant constituer une décoration de l’autel. Les commentaires liturgiques de cette époque ne sont, en fait, ni pour ni contre.

Depuis quelques années un changement s’est produit, il est dû à la découverte d’arts floraux inconnus, en particulier de l’art floral japonais appelé Ikebana, le sens du mot peut se traduire ainsi : « Placer des plantes vivantes dans des vases remplis d’eau pour les maintenir en vie ».

Le monde occidental et le Japon

Au moment de la Renaissance en Europe, au XVIe siècle, le Japon évolue au plan artistique de manière sensible, couleurs et richesse remplacent la sobriété initiale des bouquets. Les compositions florales se répandent dans la bourgeoisie alors qu’elles étaient auparavant l’apanage des nobles et des samouraïs, c’était l’apanage des hommes et non des femmes de pratiquer cet art. C’est à cette époque qu’un nouvel art de vivre dans le calme et la simplicité s’introduit au Japon à travers les rites de la cérémonie du thé. Les bouquets très volumineux se multiplient alors pour entrer dans une maison ordinaire. Devenus plus légers et domestiques, les bouquets peuvent être maintenant composés par les femmes.

Bouquet pour la fête de l'Assomption de la Vierge Marie

Bouquet pour la fête de l’Assomption de la Vierge Marie

Au XIXe siècle, l’Empire du soleil levant ouvre ses portes aux Occidentaux et à leur art floral. Les Japonais sont très attirés par l’impression de masse et de volume, par les assemblages de couleurs venant de chez nous et inventent, sous cette influence, un nouveau style, le Moribana, dont la vitesse de propagation est fulgurante. Le Moribana offre des ressources pour donner de la vie aux compositions de fleurs, et nous faire approcher de la grande nature par le prodige de quelques plantes au creux d’un vase (voie des fleurs). Le changement de mentalité intervenu après la guerre et l’intervention de matériaux artificiels et synthétiques (plastique, inox…) ouvrent de nouvelles possibilités. C’est maintenant les bouquets occidentaux qui s’enrichissent de nouvelles créations japonaises.

L’avenir de la création florale est entre les mains des degrés de civilisation propres à chaque époque. La nôtre rend cet avenir très dépendant d’une nouvelle culture liée à l’expansion extraordinaire des échanges internationaux.

L’utilisation des fleurs aujourd’hui

L’utilisation des fleurs, en Occident, dans notre monde contemporain grandit sans cesse.  Une omniprésence qui se confirme : jardins, parcs, maisons et lieux publics sont fleuris.

Un accompagnement de la vie sociale : grands événements de la vie familiale (naissances, mariages, anniversaires, visites, obsèques) ou manifestations culturelles, sportives, syndicales, politiques. Les fleurs deviennent un but culturel et de loisirs : concours de villages fleuris, floralies. La connaissance des fleurs, leur utilisation ne sont pas l’apanage des seuls spécialistes : des revues, des catalogues, des ouvrages, des expositions sont consacrés aux fleurs. Ces divers moyens diffusent des connaissances accessibles à tous, sans compter les écoles d’art floral et des sessions d’art floral liturgique.

Après le Concile

Dans le même temps où les fleuristes et spécialistes d’art floral trouvent une implosion nouvelle dans la mouvance de nos relations planétaires, la Constitution sur la liturgie de Vatican II ouvre nos églises à cette impulsion générale (cf. § 122 p. 200).

Jean-Paul II, dans sa Lettre apostolique sur le renouveau liturgique, écrivait 25 ans après le Concile : « le pain et le vin, l’eau et l’huile, mais aussi l’encens, les cendres, le feu et les fleurs », presque tous les éléments de la création ont leur place dans la liturgie comme une offrande « au créateur et contribuent à la dignité et à la beauté de la célébration ».

C’est bien de cela qu’il s’agit en effet car, après ce long développement historique, une question se pose : « l’utilisation des fleurs dans la liturgie est-elle seulement un fait culturel ? » À cette question, nous pouvons répondre résolument que c’est bien davantage : le psaume 150 et d’autres cantiques de la Bible nous lancent l’invitation suivante : « Que ce qui respire, loue le Seigneur ! » Les plantes, les fleurs elles aussi, humblement à leur place, sous la responsabilité et l’attente de l’homme, maître de la création, sont invitées à louer le Seigneur.

Conclusion

Les fleurs sont l’image de notre vie.

Elles naissent, grandissent et meurent ; cf. Si. 40, 6-8 : « Le sort des humains est précaire comme celui des plantes. Ils n’ont pas plus de vigueur que les fleurs des champs » ; mais aussi quelle belle leçon de courage, ces plantes qui, malgré un sol aride, se dressent parées de beauté, bien droites vers le ciel !

Elles nous apprennent à vivre en communion : lorsque vous composez un bouquet, vous composez une homélie car ces fleurs qui sont devant l’ambon semblent nous dire : « Acceptez humblement d’être chacun ce que vous êtes, plus petit ou plus grand que votre voisin. Lui, acceptez-le différent de vous. Il a sa manière d’être, sa couleur ; acceptez ainsi votre entourage : c’est cela qui peut faire un beau bouquet d’êtres humains. »

Elles nous apprennent à louer Dieu en venant l’adorer : lui qu’on ne voit pas, voilà qu’il nous offre à contempler dans sa maison, les plus humbles de ses créatures. Elles nous parlent dans le silence, de notre Créateur à tous : le leur, le nôtre, c’est le même Dieu… Ne nous disent-elles pas : « Toi qui as une tête pour penser, un cœur pour aimer, une bouche et des mains pour louer, à toi d’exprimer à notre créateur la joie d’exister que nous portons secrètement en nous ».

Aussi, à l’instar de François d’Assise, je conclurai :

Béni sois-tu Seigneur

Pour nos petites sœurs les fleurs :

De la naissance à la mort,

Dans nos joies et nos peines,

Compagnes silencieuses et fidèles,

Discrètes et belles,

Qu’elles laissent deviner ta tendresse !

Aperçu historique de l’art floral en liturgie proposé en 2010 par un Frère de l’Abbaye d’En Calcat