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Homélie : « Est-il bien raisonnable de fêter aujourd’hui sainte Cécile ? »

Homélie pour la fête de sainte Cécile, le 21 novembre 2021, en la cathédrale Sainte-Cécile d’Albi

Frères et sœurs, est-il bien raisonnable de fêter aujourd’hui sainte Cécile, patronne de cette cathédrale et de votre diocèse ? Que venons-nous chercher ce matin en nous rassemblant ici ? Un moment d’évasion, un réconfort passager, la satisfaction de participer à une belle tradition de la ville d’Albi… ? N’y a-t-il pas autre chose à faire, dans les temps troublés que nous connaissons ? Qu’est-ce que cette jeune femme, martyrisée il y a tant de siècles et dans un contexte tellement différent du nôtre, peut bien nous apporter aujourd’hui ? Une sainte dont l’histoire semble avoir été bien romancée, avec ces apparitions d’ange et ces musiques célestes… Je crois que sainte Cécile nous dit au moins deux choses. Et l’évangile que nous venons d’entendre peut sans doute aussi nous éclairer.

Monseigneur Jean-Marie Le Vert, évêque auxiliaire de Bordeaux.

La première chose que nous montre la vie de Cécile se situe au niveau de nos priorités et de nos préoccupations. Et cela rejoint l’affirmation impressionnante que Jésus vient de nous livrer : « Une seule chose est nécessaire ». Et cette chose nécessaire, c’est de l’écouter. Entendons bien ce qu’il dit à Marthe : « Tu te donnes du souci et tu t’agites… ». Ce n’est pas la première fois que Jésus nous parle de nos soucis. Il voudrait nous en délivrer, car il sait bien qu’ils peuvent étouffer notre vie et alourdir notre cœur ; il veut les replacer à leur juste place et les éclairer de l’espérance qu’il met dans nos cœurs. Aussi, ce qu’il reproche à Marthe, ce n’est pas son travail, son service, sa charité. Comment n’y verrait-il pas le témoignage d’une amitié qu’il est venu d’ailleurs chercher et dont il a eu besoin, comme tout homme sur cette terre ? Non, ce qu’il reproche à Marthe, c’est sa préoccupation non ajustée, son trouble, son « stress », sa dispersion.

Le Christ nous répète aujourd’hui que nous devons, dans ce monde, préserver notre paix intérieure, que l’inquiétude ne doit pas sans cesse nous dominer, alors que lui est là, avec sa miséricorde et sa tendresse, pour nous aider. Et il nous invite à remettre les choses en perspective par rapport au véritable but de la vie. Cécile peut nous l’apprendre et nous aider à trouver un tel équilibre de vie. Car elle n’a sans doute pas échappé à l’inquiétude et à la peur dans les épreuves qu’elle a connues. Mais elle les a placées sous le regard du Christ, elle les a vécues dans l’espérance, en sachant que Jésus est toujours présent à ses côtés, comme l’ange le lui signifiait. Elle a fait comme Marie aux pieds de Jésus.

La chasse reliquaire de sainte Cécile.

Aujourd’hui, bien des peurs peuvent habiter notre cœur, des peurs de tous genres et exploitées sans vergogne : peur sanitaire, peur économique, peur sociale, peur migratoire, peur écologique, peur de la déchristianisation, peur pour notre vie en Église… Ce matin, nous pourrions rechercher ce qui nous préoccupe profondément, les peurs ou les inquiétudes qui prennent beaucoup de place dans nos vies, pour les confier au Seigneur. Jésus nous invite à nous placer à ses pieds pour l’écouter nous dire ce qu’il en pense.

« Voilà une solution bien facile », me direz-vous. Ah bon ? Pourtant, nous connaissons tous la difficulté de prendre du temps pour la prière ; nous expérimentons tous parfois le peu d’attrait à consacrer ne serait-ce qu’un quart d’heure chaque jour pour méditer la Parole de Dieu… Jésus qualifie pourtant ce temps avec lui comme « la meilleure part » de notre vie, celle que nous devrions considérer comme la plus importante, la plus nécessaire, la plus à préserver… Et en disant cela, Jésus ne blâme pas le travail et l’action, lui qui a sans cesse exalté le service du prochain. Mais il nous dit que même ce service du prochain ne prend son sens plénier que si nous le ressourçons sans cesse dans cette intimité avec lui, pour éviter que ce service perde son sens ou nous entraîne dans le découragement ou la récrimination, comme Marthe. Il est d’ailleurs remarquable de constater que nous travaillons mieux quand nous avons su auparavant prendre du temps aux pieds de Jésus… Car alors il empêche que les soucis, le travail, voire les difficultés et les souffrances ne prennent la première place, le meilleur dans notre cœur. C’est ce que nous apprend la vie de sainte Cécile. Elle nous redit que nous pouvons vivre les moments compliqués de notre existence à la lumière de l’espérance que le Christ dépose en nos cœurs, et que cela change tout !

La deuxième chose que sainte Cécile peut nous apprendre, c’est l’importance du témoignage, de l’annonce du Christ et de son Évangile. Car ce qui est remarquable chez cette jeune femme, c’est qu’elle n’a pas simplement été fidèle à Jésus malgré les contraintes et les tortures. C’est qu’elle a évangélisé au sein même de ses épreuves, et plus, que ces dernières semblent avoir été un tremplin, un encouragement pour son témoignage. Elle a commencé à le faire auprès de son époux, Valérien, qui lui a été plus ou moins imposé en mariage ; puis auprès de son beau-frère Tiburce ; mais aussi auprès de son gardien et d’autres qui l’entouraient. Elle a même tenté d’évangéliser le préfet romain qui la condamnait. Et là encore, la parole de Jésus sur la meilleure place nous aide dans cette œuvre d’évangélisation que nous sommes tous appelés à faire. Car comment parler de Jésus si on ne le connaît pas ? Et comment le connaître, si on ne l’écoute pas et si on ne lui parle pas ? Et comment l’écouter et lui parler, si on ne se met pas auprès de lui et si on ne prie pas ? C’est en l’écoutant, en le contemplant que nous trouverons comme Cécile la force de témoigner, même dans les conditions actuelles de notre société qui ne semblent pas très favorables pour une annonce de l’Évangile. Bien sûr, et fort heureusement, nous ne connaissons pas de persécution directe. Mais nous savons que ce n’est pas si facile aujourd’hui d’être chrétien, et de l’être explicitement. Pourtant, c’est quand même plus simple que du temps de Cécile !

Je crois savoir que, depuis deux ans, votre archevêque vous invite à devenir davantage missionnaire selon la grâce reçue au jour de notre baptême et de notre confirmation. Devenir davantage témoin, davantage « martyre ». Or, c’est dans les conditions actuelles, telle qu’elles sont et non pas telles que nous les rêvons, que nous avons à être disciples-missionnaires. Et nous pourrions croire que c’est plus difficile aujourd’hui qu’hier, dans l’ambiance de notre société qui se méfie, voire qui rejette la foi chrétienne. Mais il nous faut bien comprendre que les difficultés inhérentes à l’évangélisation ne sont pas une situation extraordinaire, qu’elles ne sont pas des anomalies étranges qui la rendraient plus compliquée qu’à d’autres époques. L’évangélisation peut prendre du temps, elle peut rencontrer la contradiction, voire déclencher de l’animosité ; et à tout moment, le disciple-missionnaire peut être confronté au refus de certains d’entendre la Bonne Nouvelle. Le Christ lui-même l’a connu. Les difficultés de l’évangélisation ont toujours existé et elles ne sont pas pires aujourd’hui qu’hier. Voilà pourquoi le Pape François disait : « Il y en a qui se consolent en disant qu’aujourd’hui, c’est plus difficile ; cependant, nous devons reconnaître que les circonstances de l’empire romain n’étaient pas favorables à l’annonce de l’Évangile, ni à la lutte pour la justice, ni à la défense de la dignité humaine. […] Par conséquent, ne disons pas qu’aujourd’hui, c’est plus difficile ; c’est différent. Apprenons plutôt des saints qui nous ont précédés et qui ont affronté les difficultés propres à leur époque »… Sainte Cécile peut ainsi nous l’enseigner.

Frères et sœurs, Jésus n’a pas promis à ses disciples l’approbation générale ni le soutien des puissances de ce monde ; il leur a au contraire annoncé l’incompréhension et l’adversité. Il n’a jamais dit que les enfants préféreraient la catéchèse au sport ou aux divers loisirs, ni que les adolescents exulteraient si on leur faisait éprouver les interdits nécessaires à la croissance de leur liberté ou si on leur annonçait que la frustration et l’effort du travail font partie de la condition humaine. Jésus n’a jamais prétendu que les gens seraient plus attirés par les principes de l’Évangile que par le miroir aux alouettes du matérialisme de notre société… Mais il a promis l’assistance de son Esprit à ceux qu’il a envoyés comme témoins dans le monde, sans les retirer du monde. Et ces témoins, c’est nous.

Alors n’ayons pas peur. Comme au temps de sainte Cécile, beaucoup attendent que nous parlions, à cause du manque de sens de notre monde. Ce qui a converti les témoins et les auditeurs de Cécile, c’est le sens de la vie qui l’habitait et que tous décelaient en elle. Ce trésor est aussi en nous, et nous pouvons le proposer à ceux qui nous entourent. Annoncer le Christ et son Évangile est une grande source de joie et de louange, et cela fait partie de la meilleure part que nous promet Jésus, si nous décidons de devenir toujours plus des disciples-missionnaires.

Alors, vous le voyez, sainte Cécile est toujours actuelle et nous avons eu raison de nous rassembler ici ce matin. Cécile a su être en même temps fidèle à son engagement en restant vierge, et missionnaire en partageant sa foi avec ses proches et en les arrachant au culte des idoles. Demandons aujourd’hui au Christ, par l’intercession de Marthe, de Marie et de Cécile, la grâce de ne pas nous agiter ni de nous disperser, la grâce de savoir nous recentrer sur l’essentiel. Demandons-lui de savoir prendre chaque jour ces instants passés aux pieds du Seigneur, ces instants qui préparent notre éternité. Demandons-lui de discerner la meilleure place qu’il nous propose. Et alors, avec sainte Cécile, nous ferons monter dès maintenant les louanges de Dieu, avant de chanter un jour ensemble dans le ciel, le cantique de la louange éternelle à notre Dieu, avec tous les saints et tous les anges. Ce sera notre meilleure part, pour l’éternité, et elle ne nous sera jamais retirée. Amen.

+ Jean-Marie Le Vert
Évêque auxiliaire de Bordeaux