Un parcours biblique [et tonifiant !] de Caïn à la crucifixion
Le 19 mars 2026, dans le cadre du cycle de conférences « Sommes-nous condamnés à la violence ? » proposé par l’Église Protestante Unie de l’Albigeois, Valérie Duval-Poujol, théologienne baptiste, docteure en histoire des religions à la Sorbonne et à l’Institut catholique de Paris, a présenté « un parcours biblique de Caïn à la crucifixion ».

Faisant état d’un très grand nombre de textes de violence dans la Bible, Valérie Duval-Poujol a dès le départ souligné que sont narrées beaucoup de violences contre les femmes ou intra familiales.
Dans l’Ancien Testament, on pourrait dénombrer en moyenne 6 manifestations de violence par page ; et 600 passages évoquent un Dieu violent !

- La violence des « origines » : Caïn en arrive à tuer son jeune frère :
La violence de Caïn s’explique par celle de la génération précédente : entre Adam et Eve, après la chute, s’est bâtie dans leurs relations une distorsion par rapport à ce que Dieu avait prévu : « L’homme s’unit à Ève, sa femme : elle devint enceinte, et elle mit au monde Caïn. Elle dit alors : « J’ai acquis un homme avec l’aide du Seigneur ! » (Gn 4,1).
Le possessif «sa (femme)» n’est pas anodin, il exprime ici une domination. Quant à Eve devenue mère de Caïn, elle évince Adam : « Je … avec Dieu » ! »
Son désir est comblé par ce fils, le rapport est fusionnel : « J’ai acquis » -ce que signifie aussi le nom Caïn- !

Quand naît ensuite Abel, il est une pièce rapportée : son nom signifie « celui qui a été ajouté ».
Aussi Caïn a-t-il beaucoup de mal avec Abel : la jalousie le brûle !
Dieu lui parle, essayant de le responsabiliser en l’invitant à faire un choix : « Pourquoi es-tu irrité, pourquoi ce visage abattu ? Si tu agis bien, ne relèveras-tu pas ton visage ? Mais si tu n’agis pas bien…, le péché est accroupi à ta porte. Il est à l’affût, mais tu dois le dominer. » (Gn 4, 7-8)
La fraternité n’est pas une donnée, elle est à construire.
Mais Caïn, enfermé dans sa rage, ne répond pas au Seigneur.
De même, il n’adresse aucune parole à son frère, sauf pour le conduire au lieu où il pourra le tuer…
Dans ce discours avorté, se trouve les clés de la violence : quand on ne se parle plus, c’est l’antichambre du meurtre.
Vivre ensemble en se parlant, peut être prophétique pour notre société.
Après le fratricide, Dieu vient encore dialoguer avec Caïn, il le questionne : « Où est ton frère ? » (Gn 4,9)
Dieu essaie de créer un espace de dialogue pour que Caïn puisse se dire. Mais Caïn réplique : « Est-ce que je suis, moi, le gardien de mon frère ? » et il utilise le terme « gardien », employé vis-à-vis des bêtes.
Dieu ne se résigne pas, il va le protéger pour qu’il ne soit pas tué à son tour. Ce n’est pas donc pas la fin de l’histoire !
Ricoeur souligne à travers ce passage que le fratricide fait de la fraternité un projet d’éthique et non une donnée de la nature.
Ce passage biblique indique ainsi l’échec de l’anéantissement de la fraternité.
- Autres épisodes importants :
– Les épreuves traversées par Joseph trahi et vendu par ses frères

Au bout de treize chapitres, en Gn 50 il retrouve ses frères repentis : « …ses frères vinrent eux-mêmes se jeter à ses pieds et lui dire : « Voici que nous sommes tes esclaves. »
Mais Joseph leur répondit : « Soyez sans crainte ! Vais-je prendre la place de Dieu ?
Vous aviez voulu me faire du mal, Dieu a voulu le changer en bien… Soyez donc sans crainte : moi, je prendrai soin de vous et de vos jeunes enfants. »
C’est la fin de deux décennies de violences et de guerre.
– la bénédiction des fils de Joseph, Ephraim et Manassé, en Gn 4.
Il était important d’être bénis de la main droite. Joseph place l’aîné à la droite de son père et l’autre à sa gauche, mais son père croise les bras.
Les deux seront donc bénis, Manassé ne jalousera pas son jeune frère.
La jalousie fraternelle n’est pas une fatalité !
- Violences envers les femmes :
La conférencière a souligné que la violence envers les femmes est très présente dans la Bible : pensons même à David et ses épouses, ainsi qu’à Jacob qui, tout en aimant Léa, fait des enfants à sa sœur et à leurs 2 servantes…
Abraham avait utilisé sa servante étrangère, Agar, comme ‘mère porteuse’ et l’avait ensuite envoyée au désert.
Dieu agit autrement, elle va être bénie ; elle est même la seule à nommer Dieu, elle le nomme ‘El-Roi’, c’est-à-dire : ‘le-Dieu-qui-me-voit’.
Il est même question en Juges 19, 25 du viol collectif de la concubine d’un lévite…
Ces textes de terreur peuvent susciter une prise de conscience car la famille peut devenir prison et lieu de violences.
Toutes les 11 minutes dans le monde une femme meurt sous les coups d’un proche.
Notons qu’alors comme encore aujourd’hui, la violence conjugale est en général cachée.

- Les psaumes imprécatoires qui expriment notre colère :
Un quart des psaumes sont des lamentations « Jusqu’à quand … ? »
Le psalmiste demande à Dieu de le venger de ses ennemis. Les paroles posées dans certains psaumes nous offrent des mots pour dire notre colère.
Elles nous aident à la canaliser et nous conduisent ainsi à ne pas nous venger nous-mêmes mais à faire appel à la justice divine.
« Mettez-vous en colère et ne péchez pas » (Eph. 4, 26) : Dieu s’intéresse à notre colère.
Si on ne se met pas en colère face au mal et à l’injustice, ça ne va pas.
La vraie paix n’est pas l’absence de tensions mais la justice.
En criant sa souffrance, le psalmiste s’en remet à Dieu, un Dieu d’amour et de justice qui donne l’espoir et assure de la victoire ici-bas ou plus tard (cf Rom. 12, 19)
Compter sur Dieu pour faire justice est l’inverse de la violence rétributive qui conduit à une vengeance surenchérissante.
Certains psaumes de David sont imprécatoires.
Mais, en présence de Saul, par 2 fois David ne porte pas la main sur lui (1 Sam 24 et 26).
Par contre, il se défend quand il est attaqué.
- Des paroles violentes aussi dans le Nouveau Testament :
Jésus dit par exemple en Mt 10, 34 : « Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre : je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée » [le mot grec désigne une lame courte pour couper = couteau)]. »
Attention à l’instrumentalisation qui en a été faite pour justifier la violence dans l’Église.
Il s’agit en fait de couper certains éléments dans nos vies, de ne pas tomber dans l’idolâtrie par rapport à des conceptions ou des personnes, de se détacher d’elles en se fixant des priorités en cohérence avec la source de notre identité : « Abraham, quitte ton pays, ton père…»
Le processus de séparation amène en effet à créer quelque chose de nouveau (cf. Gn 1).
Dieu a créé par séparation .

De quels éléments de ma culture faut-il me séparer ?
N’est-elle pas empreinte souvent de violence, d’exclusion, de méfiance de l’étranger, d’individualisme…
- Violence de Dieu ?
Les Pères de l’Église ont fait souvent une relecture allégorique des récits bibliques de violence et de destruction.
On perçoit dans ces textes de l’Ancien Testament une rétro projection dans le passé au retour d’exil, lorsque le peuple était tenté de se mélanger avec les païens.
Il s’agit d’inscrire ces moments dans l’histoire progressive de la Révélation.
Mettons ces textes en regard avec d’autres.
Lisons par exemple conjointement « je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive » et plus loin en Mt 26, 51-52 : « L’un de ceux qui étaient avec Jésus, portant la main à son épée, la tira, frappa le serviteur du grand prêtre, et lui trancha l’oreille.
Alors Jésus lui dit : « Rentre ton épée, car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée. »
Nous sommes en effet appelés à une éthique de la responsabilité, pour vivre en disciples au long de notre chemin.
Plaçons les extraits bibliques en éclairage avec d’autres textes prophétiques, avec les béatitudes …
Les textes de violence n’ont pas le dernier mot.
Et souvenons-nous par exemple de Dieu déclarant « plus jamais le déluge » et de l’arc en ciel donné comme signe …
L’expression « Dieu jaloux » n’indique pas de la jalousie en Dieu, mais un amour immense, total pour nous.
Surtout, regardons Jésus !
Il a souffert de violence, il a connu la trahison de Judas, de Pierre ; il a reçu les coups des soldats romains – « ils se sont joués de lui » –

Il a subi l’humiliation de la croix et le dépouillement total. Sa passion et sa résurrection offrent un chemin d’espérance pour notre humanité.
[D’après des notes prises par Rose-Line C. et Myriam C.]