Vivre après le drame. Témoignage du P. Maurice Dutaur (1922-2006)

Le P. Maurice-Jean Dutaur (1922 – 2006), tarnais, fut prêtre Fidei donum (envoyé à la disposition d’un diocèse d’un autre continent) en Amérique Latine.
Il vécut au Chili l’expérience inattendue de la violence et le traumatisme du rapatriement brusque.

Lors de Vigiles de la Pentecôte à Notre-Dame de la Drèche dans les années 2000, il accepta de témoigner de cette étape si obscure. Ses paroles nous encouragent à aider ceux qui souffrent :

“Lève-toi et marche”, dit Pierre au mendiant du Temple.
Il me semble que j’ai entendu cette parole dans ma vie de prêtre et l’ai vécue à l’occasion d’un drame qui m’a terriblement marqué.

MU P M. Dutaur Juillet 2017- Am lat 

Ce drame s’est produit en septembre 1973 au Chili. J’étais prêtre Fidei donum dans ce pays depuis 8 ans, curé de paroisse et aumônier d’Action Catholique Rurale. Je parlais couramment la langue et, je crois, m’étais bien adapté. Je venais même de demander la nationalité chilienne sans perdre la nationalité française.

Et soudain, comme un coup de tonnerre brutal, ce fut le coup d’État militaire du 1er septembre 1973: arrestation de [l’aumônier ?*] national de l’Action Catholique Rurale, de paroissiens; torture, exil forcé et toute cette sinistre litanie: arrestations, expulsions, disparitions, exécutions. Ce sera plus tard l’assassinat par la police du Père André Jarlan, aveyronnais, de […]

Et pour moi, le départ forcé et imprévu, à la barbe de la police militaire, l’accueil à l’Ambassade de France, le rapatriement […]. Et le retour imprévu et douloureux en France dans le diocèse d’Albi. Détruit, […], écrasé physiquement, psychologiquement, questionné très durement dans ma foi et mon attachement à l’Église.

Me voyant en ce mauvais état, un vieux prêtre de mes amis me dit un jour: “Tu dois t’en sortir. Je te donnerai deux conseils: d’abord, te raccrocher à la Parole de Dieu; fais une bonne et longue retraite pour mettre les choses en place.”
Il y avait à l’époque une retraite de trois semaines dans le sillage de Marthe Robin à Châteauneuf-de-Galaure, sur Saint Paul. “Profites-en, me dit-il. Et aussi, occupe-toi d’étrangers et de réfugiés latino-américains […] Tu les comprendras, je crois : tu as été de longues années chez eux, un des leurs. En aidant les autres, on s’aide soi-même.”
A l’époque, j’avais eu la sagesse de vivre ces deux conseils.
La retraite de trois semaines sur saint Paul me heurta même, mais contribua à mettre les choses en place au niveau de ma foi et de mon attachement au sacerdoce.
M’occuper de réfugiés m’aida à oublier ma situation ; cela me fit découvrir et vivre -parfois durement- de nouvelles solidarités, me fit travailler avec des prêtres et des laïcs qui avaient souffert eux aussi comme moi. Et je réalisai combien il est juste de dire qu’”aider les autres à porter leur fardeau nous aide à porter nos fardeaux personnels.” On porte sa croix en aidant les autres à porter la leur.

Le temps passait, et peu à peu j’envisageais un nouveau départ, vers l’Argentine cette fois… chose impensable quelques années auparavant. Séjour qui a duré 12 ans, 7 ans comme curé de paroisse et 5 ans comme aumônier de prison. Jusqu’à ce que l’âge, la fatigue puis la maladie mettent fin à ces 20 années de sacerdoce vécues au service de l’Église en Amérique latine, au Chili puis en Argentine.

“Lève-toi et marche”: avec l’aide de Dieu, je vis à ma façon encore cette parole de Pierre. J’ai 80 ans.

MU P M. Dutaur Juillet 2017- 2002

P. Dutaur à Albi en 2002. Temps festif dans un groupe de partage sur la Parole de Dieu

Je suis loin de mes attaches ; je manque un peu d’enracinement pastoral. J’ai à accueillir jour après jour la vieillesse et la maladie.

Dieu me dit aussi là : “Lève-toi et marche”, et je Lui rends grâce.

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* […]: paroles difficiles à décrypter dans le texte manuscrit du P. Dutaur.