Homélie : action de grâce pour la canonisation de sainte Émilie de Villeneuve

En la Basilique Saint-Pierre de Rome, lundi 18 mai 2015 à 9h00

Frères et Sœurs,

Nous avons entendu en première lecture l’hymne à la charité, extrait de l’épître de Paul aux Corinthiens. Sainte Émilie de Villeneuve a véritablement incarné en son temps la charité. Dans l’évangile, qui a été retenu pour ce jour, Jésus nous appelle à être « sel de la terre » et « lumière du monde ».
En réfléchissant à cette homélie, au lendemain de cette quadruple canonisation, je me demandais : si Émilie était avec nous aujourd’hui, que nous dirait-elle ? C’était une femme de foi, une foi extrêmement ferme et solide. Je l’entends nous confier : « Abandon et confiance c’est tout pour moi. (…) Nous sommes faibles il est vrai, mais il est fort : confions-nous donc à lui sans réserve. Il ne nous abandonnera pas ».

Quelle foi est aujourd’hui la nôtre ? Nous savons que la devise de la congrégation est « Dieu seul ». Est-ce vrai pour chacun d’entre nous ? Dieu seul ! Dans nos vies, la première place est-elle donnée à Dieu ?
Elle écrivait que son souci était « d’établir dans son âme le règne de Dieu » . Comment faire ? C’est très simple d’après elle : « La vie intérieure consiste à écouter Dieu… La prière est le moyen par excellence pour acquérir l’esprit intérieur ». Écouter Dieu, mais aussi se connaître, se combattre, rester au pied de Jésus, connaître sa parole et la mettre en pratique. « Le meilleur moyen que vous ayez de répondre à la grâce de votre vocation baptismale est de ne chercher en tout que les intérêts de Dieu seul et le continuel accroissement de son règne dans les cœurs (…) Il s’agit de mourir à tout et ne vivre qu’à Dieu. Abandonnez-vous au bon Maitre, il vous guidera et vous soutiendra » .
Une femme de foi, d’une foi toute simple, mais tout à fait extraordinaire.

Tout pour Dieu, c’est peut-être ce que nous devons retenir en premier. Dieu à la première place dans nos vies, voilà ce à quoi Émilie nous invite aujourd’hui. Tout pour Dieu, veut dire aussi tout pour ses préférés. Vous vous souvenez du moment où elle a répondu à son père, un moment difficile dans la vie d’un jeune qui veut avouer sa vocation : « Mon père, c’est pour Dieu que je vous quitte. Je veux servir les pauvres ».
C’est tout un ; le premier et le second commandement n’en sont qu’un seul. Et elle n’aura de cesse de dire « Allez où la voix du pauvre vous appelle (…) Ayez une sainte prédilection pour les pauvres, les petits, les faibles et les affligés ». On peut s’interroger : pour chacun de nous, qui sont les pauvres aujourd’hui, dans notre propre existence ? Peut-être que le premier pauvre, c’est nous-même. « Plus vous êtes misérable, plus il faut avoir confiance et vous jeter avant dans le cœur de Jésus (…) Plus vous serez rien aux yeux du divin Maitre et aux yeux des créatures, plus Dieu sera en vous et fera par vous ».

Il s’agit, Frères et Sœurs, qui que nous soyons, aussi pauvre que nous soyons, de mettre notre espérance dans le Seigneur. Mais ensuite il s’agit, comme Émilie le conseillait, d’être « attentifs à la clameur des pauvres, des peuples les plus abandonnés et les plus méprisés (…) Rien ne doit rebuter lorsqu’il s’agit des pauvres victimes du danger, ou de les retirer de l’abîme ». Il s’agit bien, par la charité, de devenir « sel de la terre » et « lumière » qui éclaire et qui permette de connaître le Père qui est dans les cieux.
Pour Émilie, cela se réalise à travers une vie de foi, une vie de charité, une vie d’union à Dieu qui doit être accompagnée d’une pratique de la charité, et cela jusqu’au don total de sa propre vie. Ce don total a été la signature de l’existence de notre sainte. Se mettant à Castres au service des malades du choléra, dont finalement elle mourra. Il me semble que dans sa mort s’exprime en quelque sorte le désir le plus profond de son cœur.
Elle l’avait écrit dans une prière : « La grâce que je vous prie de m’accorder, c’est de ne pas permettre qu’il y ait un seul instant de ma vie qui ne soit employé à l’exercice de votre très pur et très saint amour » , autant l’amour de Dieu que l’amour des plus pauvres, des chéris de Dieu. Mais nous-mêmes, aujourd’hui, comment pratiquer la charité ? Émilie nous donne ce conseil « Regardez le prochain comme le Saint Sacrement » . C’est magnifique Frères et Sœurs !

« La douceur sera ma vertu favorite, ainsi que l’humilité pour me rendre par là plus conforme à Jésus qui nous dit d’apprendre de lui à être doux et humble de cœur. (…) Accoutumez vous à ne pas juger vos frères, ne parlez d’eux que pour en dire du bien. (…) Essayez d’aimer sans attendre de retour, sans demander de remerciements, sans exiger de réponses. (…) Soyez seulement douces, généreuses, fidèles et ayez confiance en celui qui vous a appelés avec tant d’amour. Il ne laissera pas imparfait son ouvrage » .
Émilie nous rappelle à tous, qui que nous soyons, que notre apostolat, notre mission de baptisé est d’abord l’œuvre de Dieu avant d’être la nôtre. « Soyez vous-même transparent, vrai, authentique, conséquent (…) Exprimez votre foi avec naturel et simplicité »

Oui, Frères et Sœurs, n’oublions pas que la plus grande des charités est de faire connaître le Seigneur ! Chez Émilie, il y a cet attrait pour les pauvres qu’elle a connus à Castres, dès le début de sa vie religieuse, et en même temps cet appel missionnaire à faire connaître le Christ à travers le monde, à ceux qui ne connaissent pas encore Jésus.
Pour mener cette vie de missionnaire, de générosité auprès des pauvres, elle a recours à l’Immaculée : « Ayez recours souvent à Marie (…) Regarder la Sainte Vierge, la consulter pour moi et les autres (…) Demander à Marie de penser à Dieu » … Il nous arrive si souvent de nous éloigner de Dieu… C’est pourtant tout simple : demander à Marie la grâce de penser à Dieu, de rester en la présence de Dieu tout au long de nos activités quotidiennes.

Frères et Sœurs, il me semble que Sainte Émilie de Villeneuve nous parle par ses écrits autant que par sa vie. Elle s’est montrée un véritable maître spirituel.
Le fait qu’elle soit canonisée depuis hier en est un signe éminent, aussi bien pour les consacrés que pour les laïcs. Tous nous pouvons nous mettre à son école et, maintenant plus que jamais, lui demander son aide pour parcourir notre propre chemin de sainteté. Tous, comme le concile Vatican II nous l’a rappelé, nous sommes appelés à la sainteté. Tout baptisé est appelé à la sainteté ! Nous pouvons donc demander par l’intercession d’Émilie les grâces nécessaires pour que, là où Dieu nous a placés, nous menions une vie sainte. Alors, selon la demande du Christ, nous serons « sel de la terre » , nous serons « lumière » pour ce monde où Dieu, surtout en Europe, semble particulièrement absent ou mal connu.

Frères et Sœurs, que ce moment de joie partagée, ce moment inoubliable que nous venons de vivre nous conduise à demeurer, non seulement aujourd’hui mais quotidiennement dans l’action de grâce, en nous souvenant que l’Amour de Dieu est plus fort que la mort. Il me semble que nous en avons tous été témoins au cours de ces jours. Le miracle de la petite Emily en est un signe pour aujourd’hui : l’Amour est plus fort que la mort.
C’est cette Bonne Nouvelle que nous avons chacun à annoncer à nos frères humains, à nos contemporains.
Nous qui, sans mérite de notre part, avons reçu le don de la foi, remercions le Seigneur qui a donné Émilie de Villeneuve à l’Église, et aussi la Congrégation que nous appelons chez nous les « Sœurs Bleues ». L’Église nous a offert dans cet exemple et dans l’enseignement d’Émilie une aide considérable pour progresser dans la foi, dans la charité et dans l’espérance.

Nous allons tous repartir chez nous à travers le monde… Je suis sûr que nous avons tous le cœur plein d’énergies nouvelles, plein de la charité qui était celle d’Émilie pour que nous travaillions ensemble à bâtir le Royaume, avec l’aide d’Émilie.
Nous pouvons maintenant la prier plus que jamais.
Prions donc les uns pour les autres et rejoignons-nous tous selon sa belle expression : « Dans le cœur du Christ et de Marie ».

Amen

Jean Legrez, o.p.
Archevêque d’Albi

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